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Lundi Agité #2 - Une introduction au capitalisme - Transcription

Introduction

Je ne sais pas pour toi, cher internaute, mais je trouve ce genre de vidéo assez fascinant. Pas passionnant, hein, ça reste chiant et du bullshit, mais à regarder ce conseiller en « management » qui en vaut bien un autre accumuler autant de charabia, je reste rêveur.

En fait, il suffit d’écouter n’importe quel libéral pour se demander dans quel monde parallèle ils évoluent; on ne cesse de dire que tel ou tel député, tel ou tel président est déconnecté de la réalité, mais comme on le voit là, ils ne sont pas les seuls.

À croire monsieur le génie de la contremaîtrise, ces « collaborateurs », qui se plaignent de bas salaires, des conditions de travail, ils n’ont absolument pas besoin de salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail, non, non, en fait, ils sont simplement démotivés, alors que « le monde du travail », c’est tellement bien.

Allons, chers « collaborateurs » internautes, ne prenez pas une « posture affaiblie », et rejoignez son monde de bisounours!

Imaginez, un monde dans lequel tout le monde travaille par passion à coller des machins sur des trucs, où tout le monde kiffe à mort la manipulation de fichiers Excel, où personne ne vous engueule au pif… Le type qui vous vous crie dessus, ça compte pas, ça c’est pour « resserrer la cohésion de l’équipe » au moyen du « leadership managérial ».

Un monde où personne ne se casse le dos, se chope des TMS.

Où toute notre créativité n’est pas bridée, notre envie de bien faire, pas cassée.

Où personne ne souffre du surmenage dans un travail qui pourrait être partagé.

Où des tas de gens ne meurent pas au travail, trop tôt − à cause de leur travail, ou manquent de crever − à cause de leur travail

Whaaa mais en fait leur monde imaginaire est cool!

Bon trève de conneries!

Aujourd’hui je vais te parler de la cause de tout ce merdier, du système économique et politique dans lequel on vit… heu… on survit - le capitalisme.

Définition

« le capitalisme est le système économique et politique actuel, basé sur le travail salarié, la propriété privée ainsi que la production dans le but de vendre et du dégager du profit pour accumuler le capital. »

Allez, salut! Au prochain épisode!

Bon cette fois, on va y aller moins vite et plus en profondeur.

Capitalisme

Salariat et propriété privée

Commençons par le travail salarié et la propriété privée.

Pour créer des objets, remplir un service, nous avons besoin d’outils, c’est à dire des moyens de production.

Ces moyens de production peuvent être des outils très classiques, comme une pelle, une bétonnière, mais aussi des terres agricoles, des bureaux ou des choses plus immatérielles, comme des logiciels.

Mais ces moyens de production n’appartiennent pas à tout le monde: certains en ont et d’autres, c’est la majorité, n’en ont pas.

Pour survivre, il est donc nécessaire pour la plupart d’entre nous de vendre notre capacité de travail, voire même notre capacité créative au groupe qui possède les moyens de production.

Cette division de la société en deux groupes, qui est due à la propriété privée des moyens de production, crée le salariat. On nommera les possesseurs des moyens de production « capitalistes » et on appellera les autres « travailleurs ».

Les chômeurs sont des travailleurs, c’est le fait de ne pas possèder de moyens de production qui définit le travailleur, pas d’être concrètement salarié.

Un fan de Marx parlerait plus volontiers de « bourgeoisie » et de « prolétariat », mais c’est du jargon.

Capital, accumulation

Le capital est à la base du capitalisme, qui lui doit son nom.

En fait, quand de l’argent est employé pour investir dans des choses qui permettront d’obtenir encore plus d’argent - par exemple, de nouvelles machines, de nouvelles usines, on dit que cet argent agit comme du capital.

Quand le capital s’accroît, on parle d’accumulation.

Le travail

Cependant, le capital ne s’accroît pas tout seul. Si je met un billet de dix dans un coffre-fort et que je reviens, ce billet ne va rien produire par lui-même. Même chose pour les moyens: une tronçonneuse ne va pas abattre un arbre d’elle-même.

Ou alors on est très sérieusement dans la merde.

Sans le travail, le capital ne sert à rien.

Comme on l’a vu tout à l’heure, le capitalisme se base sur le salariat. Mais si le salaire était équivalent à la valeur de ce que nous produisons, il n’y aurait pas d’augmentation du capital, donc pas de nouveaux investissement, etc, etc. Les capitalistes paient donc ou bien à l’heure, ou bien à la pièce.

Le paiement à l’heure consiste à attribuer à une heure de travail une valeur fixe: x euros par heure. Mais dans ce système, la valeur d’une journée d’heures de travail est inférieure à la valeur de ce qu’on a produit durant ces heures de travail.

De sorte que le salaire à l’heure, ou le salaire à la pièce, qui est encore pire, relèvent du vol.

La différence entre la valeur réelle de ce qui est produit et la valeur du salaire est appelée plus-value par Marx, et aubaine par Proudhon. C’est cette différence qui a constitué les capitalistes et les travailleurs jusqu’à aujourd’hui.

Alors, oui, le salaire relève en réalité du vol, mais les défenseurs du capitalisme disent que le salariat est un contrat; en effet, pour eux, que le travailleur soit libre de choisir son patron équivaut à ce que le travailleur soit libre tout court. Le travailleur et le capitaliste seraient des égaux. Si le travailleur n’est pas content de son patron, alors il n’a qu’à changer de patron.

Mais il n’y a rien de libre et rien d’égalitaire dans ce genre de « contrat »: le capitaliste possède les moyens de production, le travailleur n’a que sa force de travail. Refuser d’employer une personne ne coûte rien au capitaliste, refuser d’être employé équivaut pour le travailleur à ne pas manger.

En d’autres termes le salariat est une domination soutenue par le chantage à la faim.

Quand on est conscient de ce fait, les arguments du style *« si t’aimes pas ton travail, si ton patron, ton chefaillon, se comportent mal, tu peux toujours aller ailleurs »* utilisés à chaque fois qu’un travailleur se plaint de ses conditions de travail - ou de son travail tout court, eh bien ces arguments, on les comprend à présent comme *« si t’es pas content, va crever de froid ou de faim, je m’en fous »*.

Le profit

On l’a vu, c’est l’accumulation du capital par le biais de la plus-value qui assure le profit.

Le profit est le but de la production capitaliste, et il ne profite guère qu’aux capitalistes. Cela ne veut pas dire que le profit est le seul but de la production possible. Au lieu de produire pour le profit, on pourrait en effet produire pour les besoins.

Produire pour le profit fait qu’il ne peut pas y avoir de capitalisme éthique, de capitalisme vert, de gentils capitalistes, et qu’il n’est pas possible de moraliser le capitalisme.

En effet, produire pour le profit implique que dans tous les cas, le capitaliste tentera de réduire au maximum les « coûts » de la production; et parmi ces « coûts », il y a le travailleur lui-même et tous les coûts structurels. Si polluer l’environnement coûte moins cher, alors on polluera.

Mais, tu me diras, il y a sûrement des patrons gentils! Mais ça n’importe pas, et voici pourquoi.

Prenons deux entreprises, qui fabriquent… je sais pas, des perceuses. Un jour, une technologie apparaît, qui permet d’augmenter la production en augmentant la cadence. Le problème avec les cadences, c’est qu’à la longue, les travailleurs se choppent des TMS et plus la cadence est élevée, plus ce problème de santé s’aggrave.

Le premier capitaliste agit en capitaliste: pour augmenter son profit et battre la concurrence, il insère la technologie dans ses usines. Si des travailleurs quittent leur travail en mauvaise santé, c’est sans importance, l’État lui fournit une armée de chômeurs.

L’autre capitaliste décide d’être gentil, et de ne pas appliquer une technologie néfaste aux travailleurs. Sa production n’augmente pas.

Sauf que voilà: comme le premier capitaliste a utilisé la technologie pour augmenter sa production, toute la concurrence a fait de même. Et ce n’est pas parce qu’il est méchant, que toute la concurrence est méchante: c’est juste que la production est orientée vers le profit.

À terme, l’entreprise du capitaliste « gentil » perd du terrain et se fait racheter (Enfin, racheter, l’hypothèse est gentille) par sa concurrence. Et la technologie augmentant la production et la cadence est appliquée.

L’État

Comme le disait l’économiste politique libéral Adam Smith:

« Les lois et le gouvernement doivent être considérés dans tous les cas comme une combinaison qui permet aux riches d’opprimer les pauvres, afin de préserver l’inégale distribution des biens qui sinon serait abolie par des attaques de la part des pauvres qui, si le gouvernement ne les en empêchait pas, réduirait les autres à l’égalité avec eux par la violence ouverte. »

… ou dans la langue d’origine:

« Laws and government may be considered in this and indeed in every case as a combination of the rich to oppress the poor, and preserve to themselves the inequality of the goods which would otherwise be soon destroyed by the attacks of the poor, who if not hindered by the government would soon reduce the others to an equality with themselves by open violence. »

Alors, c’est vrai, Adam Smith prend moins de précautions que les « néo-libéraux » actuels; pour eux comme pour lui, la tâche de l’État est uniquement régalienne, C’est à dire, maintenir la propriété privée et le pouvoir des capitalistes par la violence.

Il faut bien comprendre que l’État n’est pas au service de la population, mais au service de ses propres intérêts. L’État - c’est à l’ensemble des personnes et des institutions qui se donnent le droit d’édicter des lois et de recourir à la violence légalement - ne souhaite qu’une chose: survivre. Et dans une société capitaliste, sa survie dépend de son soutien au capitalisme.

En d’autres termes, en plus d’être un système autoritaire, l’État est un système de violence organisée au service du capitalisme.

Donc quand la police éborgne, matraque et gaze à tour de bras, ça n’est pas un accident, mais simplement que l’intérêt de l’état. Que les policiers, pris individuellement n’adhèrent pas à cela n’a aucune importance puisque la police est une structure autoritaire. Vouloir des policiers avec une conscience ne requiert ni plus ni moins que l’abolition de la police. En attendant, pour un policier, il n’y a que deux issues possibles: la démission ou l’oblitération de sa conscience politique s’il en a une.

Même si les libéraux considèrent que l’État devrait se limiter à des fonctions policières, il se trouve que l’État exerce d’autres activités profitables au capitalisme.

La plus évidente est son soutien à l’économie, que ce soit sous la forme de l’aide - subventions, plans de sauvegarde, lois de casse du code du travail - ou sous la forme de régulation. En effet, la concurrence entre capitalistes entraîne régulièrement des effets nuisibles à l’économie en général.

L’autre activité de l’État favorable au capitaliste est moins évidente: il s’agit de ses lois sociales, telles que celles qui assurent un salaire, des services minimum. Toutes ces lois servent à protéger en partie les citoyens contre les effets les plus néfastes de l’économie, et elles constituent l’État-Providence.

Mais l’État ne fait pas passer de telles lois sans raison. Ces lois sont le reflets des luttes des travailleurs. Depuis le 19eme siècle, il est devenu plus sûr, sur le long terme, de permettre au chômeurs de mieux survivre plutôt que de risquer de crever de faim et de se révolter.

En matière sociale, la couleur politique du gouvernement est sans importance: seul compte le rapport de force entre capitalistes et travailleurs. Quand les travailleurs sont organisés contre le capital, l’État accorde des protections sociales. Mais quand les travailleurs sont moins organisés, quand leur résistance s’affaiblit, l’État supprime ces protections.

De ce point de vue, la continuité totale entre un gouvernement de droite et soit-disant socialiste fait sens.

Un exemple de rapport de force: le Code du Travail français

Le Code du Travail français provient de la catastrophe de Courrières où au moins 1099 mineurs moururent. Le fait que la compagnie minière ait choisi de favoriser le sauvetage des installations avant celui des mineurs enfermés provoqua des grèves contre lesquelles Clemenceau envoya l’armée.

Deux mois plus tard, le climat n’a pas changé, et c’est la grève générale pour la journée de huit heures, qui aboutit à la création d’un ministère du travail primitif, au droit des femmes de disposer elles-même de leur salaire, aux retraites paysannes et ouvrières et au repos hebdomadaire.

En 1910, les socialistes autoritaires appuieront la création du Code du Travail.

Mais à présent, le rapport de force est bien moins favorable aux travailleurs, et avec la Loi Travail, l’État dit « socialiste » a commencé le processus de suppression du Code du Travail.

La culture capitaliste

Par culture, je n’entends pas les beaux-arts, la littérature, la musique; non je veux te parler d’une culture beaucoup plus large.

La culture dans laquelle nous évoluons est capitaliste, c’est à dire qu’elle diffuse les valeurs, les questionnements et les clichés propres à la lecture capitaliste du monde.

Rien d’étonnant à cela: une société fait en sorte de survivre, et pour survivre, doit reproduire son organisation et sa culture.

Cela se fait par le biais de l’école, mais aussi par la plupart des productions artistiques.

Par exemple, la valeur accordée à l’individualisme et à la compétition se retrouve dans l’organisation de l’école, où le concept de « méritocratie » permet de faire l’impasse sur le milieu social des élèves, et transforme des avantages liés à la classe en don naturel ou en mérite. Alors même que selon Bourdieu et Passeron, « un fils de cadre supérieur a quatre-vingt fois plus de chances d’entrer à l’université qu’un fils de salarié agricole ».

« On lit dans les chances d’accéder à l’enseignement supérieur le résultat d’une sélection qui […] s’exerce avec une rigueur très inégale selon l’origine sociale des sujets; en fait pour les classes défavorisés, il s’agit purement et simplement d’élimination.»
Les Héritiers

Les cours d’« instruction civique » sont autant d’occasions de valoriser l’obéissance aux systèmes autoritaires, hiérarchiques qui composent l’État et le capitalisme.

À cela s’ajoutent des changements récents qui rendent l’école toujours plus compatibles avec les objectifs du capitalisme, comme la formation d’une main d’œuvre docile.

Le capitalisme a aussi ses propres mythes: celui du self-made-man dont le culte plus récent autour de l’« entrepreneur » n’est qu’une resucée. Le héros solitaire et contre tous aussi; j’aime bien Batman, mais le capitaliste milliardaire qui combat le crime de sa ville parce que les gouvernements sont dépassés, c’est de la connerie.

La fin de la fin de l’histoire

Pour résumer, le capitalisme et son auxiliaire l’état oppressent au moins de trois façons différentes: si l’éducation autoritaire et la culture capitaliste n’ont pas anesthésié la réflexion d’un individu, il est toujours possible de l’opprimer de façon économique, par le salariat, ou le prêt bancaire. Et si rien n’y fait, la police est là pour cogner.

Il est donc normal de se sentir découragé de lutter contre le capitalisme. Comme tous les autres systèmes oppressifs avant lui, il emploie tous les moyens nécessaires pour ne pas disparaître et pour cela, il ne s’embarrasse pas forcément de la démocratie.

Oui, la lutte est inégale: le capitalisme a pour lui l’État et l’École pour terroriser ses adversaires.

Mais il faut se souvenir que le capitalisme n’a rien construit, pas plus que les religions n’ont bâti de temples, de cathédrales, pas plus que le stalinisme n’a construit de canal inutilisable. Ces choses là, ce sont les travailleurs qui l’ont fait.

Steve Jobs, ou n’importe quel autre patron, peuvent claironner ce qu’ils veulent, en s’attribuant des mérites qu’ils n’ont pas. Tim Cook ne fait pas vivre 60.000 employés: ce sont 60.000 travailleurs qui font vivre Tim Cook.

« L’ouvrier a tout fait; et ce l’ouvrier peut tout détruire, parce qu’il peut tout refaire »
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This page was last modified on 13 février 2017 à 23h48