Que pensent (vraiment) les anarchistes de la violence?

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Dans l’imaginaire populaire, l’anarchisme est synonyme de violence. Mais que pensent vraiment les anarchistes de la violence?

Que pensent (vraiment) les anarchistes de la violence?

SUR LE TEXTE
Cet article est une traduction de « What Do Anarchists Think About Violence? », écrit par Anarchopac.
Anarchopac se décrit comme « anarcho-syndicaliste, plateformiste et anarcha-féministe ».

Dans l’imaginaire populaire, l’anarchisme est synonyme de violence. Mais que pensent vraiment les anarchistes de la violence? Dans cette vidéo, j’examinerais ce qu’a à dire Errico Malatesta − un anarchiste italien qui a écrit de la fin du XIXe au début du XXe siècle − sur le sujet.

Malatesta estime que le « but principal de l’anarchisme est la suppression de la violence dans les relations humaines1 » car la violence est « l’essence de tout système autoritaire2 ». Par exemple, Malatesta est en faveur de l’abolition de l’État parce qu’il est en pratique « la domination brutale, violente et arbitraire de la minorité sur la majorité3 » et qu’il est donc basé sur « l’organisation violente et coercitive de la société4 ». Malatesta critique de même le capitalisme, puisque la propriété privée a été historiquement établie par le biais de « la violence, le pillage et le vol, légal ou illégal5 » comme le mouvement des enclosures au Royaume-Uni, propriété privée qui est encore à l’heure actuelle protégée par la violence des tribunaux et de la police.

Si l’anarchie vise à établir une société non-violente, on pourrait s’attendre à ce que Malatesta s’oppose catégoriquement à la violence. Mais ce n’est pourtant pas le cas. Malatesta, bien sûr, sait qu’une société non-violente ne peut pas être imposée aux gens par la violence:

Il serait ridicule, et contraire à nos objectifs de chercher à imposer la liberté, l’amitié entre les hommes [NDT: les humains] et le développement radical des facultés humaines, par la force. Il faut donc s’appuyer sur le désir de liberté des uns, et faire tout ce que nous pouvons pour provoquer ce développement et cette expression chez les autres6.

Mais Malatesta n’est pas naïf, et rappelle que « ceux qui bénéficient des privilèges existants et qui aujourd’hui dominent et contrôlent toute la vie sociale » s’opposeront à la création d’une société libre « par la force brute ». Les classes dirigeantes « ont des forces de polices, des tribunaux, et des armées créées dans le but explicite de défendre leurs privilèges; et ils persécutent, emprisonnent et massacrent ceux qui veulent7 abolir ces privilèges, et revendiquent pour chacun les moyens de vivre libre.8». Il s’avère que non seulement la société contemporaine est « maîtrisée par la force des armes », mais aussi qu’« aucune classe opprimée n’a jamais réussi à s’émanciper elle-même sans recours à la violence; les classes privilégiées n’ont jamais abandonné une partie, la moindre minuscule fraction de leurs privilèges sans la force, ou la peur de la force.9 ».

C’est pour cela que pour établir une société anarchiste, les masses doivent se soulever et  se débarrasser des forces armées qui défendent les institutions existantes ». La décision de l’entrée dans la lutte armée « n’est pas seulement le résultat de notre libre choix, mais nous est aussi imposée par la nécessité de défendre nos droits humains qui sont contrecarrés par la force brute10 ». Ainsi que Malatesta le résume:

Nous ne cherchons pas plus à imposer quoi que ce soit par la force que nous voulons nous soumettre à une imposition violente. Nous prévoyons d’employer la force contre le gouvernement, parce ce que c’est par la force que nous sommes assujetis par le gouvernement. Nous prévoyons d’exproprier les possesseurs de la propriété parce que c’est par la force qu’ils retiennent la matière première et la richesse, qui sont le fruit du travail humain, et l’utilisent pour obliger d’autres personnes à travailler dans leur intérêt. Nous devons résister avec force contre qui que ce soit qui désirerait par la force, conserver ou regagner les moyens de nous imposer sa volonté et d’exploiter le travail des autres11.

En quelques mots, « la révolte violente… [est] un facteur de progrès dans une société basée sur la violence… [et est] un moyen nécessaire pour résoudre la question sociale quand les privilégiés ont des fusils de leur côté et sont, comme ils le démontrent jour après jour, déterminés à s’en servir.12 ».

Pour Malatesta, la violence de la révolution est non seulement une nécessité, mais aussi morale, puisque « les esclaves sont toujours en état de légitime défense » contre « ces institutions qui utilisent la force pour maintenir le peuple dans un état de servitude.13 ». La violence révolutionnaire ne doit donc pas être éthiquement évaluée de façon abstraite, mais au contraire, jugée à l’aune des violences perpétrées par les institutions que les révolutionnaires cherchent à abolir. Malatesta continue ainsi:

Il n’y a aucun doute sur le fait que la révolution causera beaucoup de malheur et de souffrance. Mais elle pourrait en causer cent fois plus qu’elle resterait une bénédiction comparée à ce que nous éprouvons chaque jour. C’est un fait bien connu qu’en une seule bataille plus d’être humains sont tués que dans la plus sanguinaire des révolutions. C’est un fait bien connu que des millions d’enfants meurent en leur jeune âge par manque de soin, que des millions de travailleurs meurent prématurément des maladies de la pauvreté, que l’immense majorité des hommes [NDT: des humains] conduisent des vies ballotées, sans joie et sans espoir, que même les plus riches et les plus puissants sont bien moins heureux qu’ils pourraient l’être dans une société d’égaux, et que cet état des choses dure depuis des temps immémoriaux. Sans révolution, cela pourrait durer indéfiniment, alors qu’une seule, qui irait immédiatement aux causes du malheur, pourrait placer l’humanité sur la voie du bonheur pour tout aussi longtemps. Alors, laissons venir la révolution! Chaque jour qui la retarde signifie une énorme somme de douleur infligée au genre humain14.

Malatesta n’a pas seulement défendu la violence révolutionnaire, mais a aussi critiqué trois autres perspectives sur la violence qui étaient défendues à son époque. Il s’est tout d’abord opposé à l’idée que nous devrions être « opposés à toute violence, sauf dans les cas de légitime défense contre une attaque directe et immédiate ». Cela parce que faire ainsi « équivaudrait à renoncer à toute initiative révolutionnaire, et à réserver15 nos coups contre les minables, et souvent involontaires agents du gouvernement, tout en laissant en paix leurs organisateurs, et les exploitations qui en bénéficient, les exploitations du capitalisme et du gouvernement16. ». En d’autres termes, si nous devions seulement nous engager dans l’auto-défense immédiate, nous utiliserions uniquement la violence contre la police, les soldats qui nous attaquent, et non les membres de la classe dirigeante qui, sans nous attaquer personnellement avec leurs propres corps, contrôlent les moyens de la violence et l’ont déployé pour servir leurs intérêts. De ce fait,

En tant qu’anarchistes, nous ne pouvons ni ne désirons pas employer la violence, sauf pour nous défendre et défendre les autres contre l’oppression. Mais nous revendiquons ce droit à l’autodéfense, entier, réel et efficace. C’est-à-dire que nous voulons aller au-delà de l’instrument matériel qui nous blesse, et attaque la main qui le tient, et la tête qui le dirige17.

La deuxième perspective que Malatesta rejette est celle du pacifisme strict. Selon celle-ci, « nous devons endurer l’oppression et l’humiliation — la nôtre et celle des autres — plutôt que de blesser l’oppresseur » et ne pas utiliser « le moindre moyen disponible pour nous défendre » nous, ou les autres. Malatesta s’oppose au pacifisme strict, parce que celui qui l’applique serait « en pratique, et plutôt contre sa volonté… simplement, terriblement égoïste… [de] laisser les autres subir l’oppression sans essayer de venir à leur défense. », par exemple, « voir sa classe tomber dans la misère, des gens foulés au pied par l’ennemi, souffrir de sa perte de liberté, plutôt que de blesser un seul cheveu de son oppresseur18. ». Ainsi, « les tolstoïens [sont] ceux qui laisseraient l’humanité entière être broyée sous le poids de la plus grande souffrance plutôt que d’enfreindre un principe.19 ».

Contre cette vue particulièrement abstraite de la moralité, Malatesta soutient que notre moralité doit être basée sur les conditions dans lesquelles nous évoluons effectivement. Il écrit que « les moyens que nous employons sont ceux que les circonstances rendent possibles ou nécessaires. Il est vrai que nous préférerions ne pas blesser un cheveu de la tête de qui que ce soit; nous voudrions éliminer20 au loin tous les pleurs et n’en causer aucun21. ». Mais nous sommes malheureusement « forcés de lutter dans ce monde tel que nous l’avons trouvé, sous peine de demeurer des rêveurs stériles, qui ont laissé intacts tous les maux existants, et qui n’ont fait de bien à personne, par peur de faire du mal à qui que ce soit22. ».

La dernière vision de la violence que Malatesta rejette est celle où la violence est célébrée et transformée en une fin en soi. Malatesta rejette la « violence blessante23 et inutile » car « les anarchistes ne devraient et ne peuvent pas devenir des vengeurs; ce sont des libérateurs. Nous ne tolérons la haine chez personne; nous ne combattons par pour nous venger ou venger quelqu’un d’autre; nous recherchons l’amour et la liberté pour tous ». Et de ce fait,

n’ayons pas de victimes non-nécessaires, même dans le camp ennemi. Le but pour lequel nous luttons requiert de nous d’être bons et humains même dans le chaos de la bataille; et je ne peux comprendre comment on pourrait se battre pour un but qui est le nôtre sans être bons et humains. Et n’oublions pas qu’une révolution émancipatrice ne peut naître du massacre et de la terreur, qui ont été — et le seront toujours — les sages-femmes de la tyrannie24.

Au lieu de voir la violence comme une fin en soi, les anarchistes « doivent être comme le chirurgien qui coupe quand il doit le faire, mais l’évite au mieux pour éviter de causer des souffrances inutiles25 ». En accord avec cette idée, si Malatesta est en faveur de la violence quand elle est nécessaire, il préfère la « résistance passive » quand est une « arme efficace », parce que « ce serait la plus épargnante en souffrance humaines26 ».


  1. Malatesta, Errico. 2015. Life and Ideas: The Anarchist Writings of Errico Malatesta. Edited by Vernon Richards. PM Press. Ouvrage abrégé en M2015. Page 45.
  2. Malatesta, Errico. 2014. The Method of Freedom: An Errico Malatesta Reader. Edited by Davide Turcato. AK Press. Ouvrage abrégé en M2014. Page 188.
  3. M2014, p. 115.
  4. M2015, p. 45.
  5. Malatesta, Errico. 2005. At The Cafe. Freedom Press. Ouvrage abrégé en M2005. Page 47.
  6. M2014, p. 282–283. J’ai essayé de traduire au mieux l’esprit général du texte. Pour comparaison: «  it would be ridiculous and contrary to our objectives to seek to impose freedom, love among men and the radical development of human faculties, by means of force. One must therefore rely on the free will of others, and all we can do is to provoke the development and the expression of the will of the people. »
  7. « [those] who claim the means of life and liberty for everyone »
  8. M2014, p. 283.
  9. M2014, p. 201.
  10. M2014, p. 189.
  11. M2015, p. 47.
  12. Malatesta, Errico. 2016. A Long and Patient Work: The Anarchist Socialism of L’Agitazione 1897–1898. Edited by Davide Turcato. AK Press. Ouvrage abrégé en M2106. Page 384.
  13. M2015, p. 49–50.
  14. M2014, p. 157–158.
  15. « reserving of our blows for the petty, and often involuntary agents of the government, while leaving in peace the organizers of, and those chiefly benefited by, government and capitalist exploitation. »
  16. M2014, 187.
  17. M2014, 189.
  18. Pas satisfait du tout de ma traduction. « such as preferring to rather “see some class ground into misery, some people downtrodden by the invader, some man suffer trespass against his life and liberty… than that a hair on the head of the oppressor be harmed »
  19. M2014, p. 203–204.
  20. « we would like to wipe away all tears and not to cause any to be shed. »
  21. M2014, p. 156–157.
  22. Cité dans Turcato, Davide. 2012. Making Sense of Anarchism: Errico Malatesta’s Experiments With Revolution, 1889–1900. Palgrave Macmillan. Page 22.
  23. Il devrait y avoir un meilleur terme pour traduire harmfull.
  24. M2014, p. 203
  25. M2014, p. 159
  26. M2014, p. 204