La FAQ Anarchiste (francophone)

Section H - Pourquoi les anarchistes s’opposent au socialisme d’état ?

Introduction

Le mouvement socialiste a été continuellement divisé, au travers de tendances et mouvements différents. Les tendances principales du socialisme sont le socialisme d’état (la social-démocratie, le léninisme, le maoïsme, et ainsi de suite) et le socialisme libertaire (principalement l’anarchisme, mais également les marxistes libertaires et d’autres courants). Le conflit et le désaccord entre les anarchistes et les marxistes est légendaire. Benjamin Tucker note que : 🔗

C’est un fait curieux que les deux extrêmes du [mouvement socialiste] […] bien qu’unis […] par la revendication commune que le travail devrait appartenir aux travailleurs, sont diamétralement opposés dans leurs principes fondamentaux d’action sociale et dans leurs méthodes pour atteindre leurs objectifs, alors que l’un ou l’autre reconnaît que la société actuelle est leur ennemie. Ils sont basés sur deux principes entre lesquels l’histoire des conflits est presque équivalent à l’histoire du monde depuis que l’homme y est apparu […]
Ces deux principes sont AUTORITÉ et LIBERTÉ, et les noms des deux écoles de pensées socialistes qui représentent entièrement et sans réserves l’un ou l’autre sont, respectivement, le socialisme d’état et l’anarchisme. Quiconque sait ce que ces deux écoles veulent et comment ils proposent de l’obtenir, comprend le mouvement socialiste. Car, comme on a dit qu’il n’y a aucune maison à mi-chemin entre Rome et la Raison, ainsi peut-on dire qu’il n’y a aucune maison à mi-chemin entre le socialisme d’état et l’anarchisme.
The Individualist Anarchists, p.78–9

En plus de ces divisions entre les formes autoritaires et libertaires du socialisme, il y en a une autre entre les ailes réformistes et révolutionnaires de ces deux tendances. « Le terme « anarchiste » », écrit Murray Bookchin, « est un terme générique comme le terme « socialiste », et il y a autant de différents genres d’anarchistes qu’il y a de socialistes. Dans les deux cas, le spectre s’étend des individus dont les vues dérivent d’une prolongation du libéralisme (les « anarchistes individualistes », les sociaux-démocrates) aux communistes révolutionnaires (les anarcho-communistes, les marxistes révolutionnaires, léninistes et trotskistes)01 ». 🔗

Dans cette section de la FAQ, nous nous concentrerons sur le conflit entre les ailes révolutionnaires des deux mouvements. Nous verrons pourquoi les communistes-anarchistes, les anarcho-syndicalistes et d’autres anarchistes révolutionnaires rejettent les théories marxistes, en particulier les idées révolutionnaires des léninistes et des trotskistes. Nous nous concentrerons presque entièrement sur les travaux de Marx, de Lénine et de Trotsky aussi bien que sur la révolution russe. Nous faisons cela parce que beaucoup de marxistes rejettent les révolutions chinoise, cubaine (et d’autres révolutions) comme étant infectées dès le départ par le stalinisme. En revanche, il y a consensus dans les cercles marxistes pour dire que la révolution russe était une véritable révolution socialiste et que les idées de Lénine (et habituellement de Trotsky) suivent les pensées de Marx. Ce que nous reprochons à Marx et Lénine est également applicable à leurs successeurs plus controversés, donc nous nous pouvons les ignorer. Nous écartons également toute suggestion selon laquelle le régime stalinien avait quoi que ce soit à voir avec le socialisme. Malheureusement beaucoup de révolutionnaires sérieux considèrent le régime de Lénine comme étant un exemple valide d’une révolution socialiste ; nous devons donc montrer pourquoi ce n’est pas le cas. 🔗

Comme nous l’avons dit, les deux ailes principales du mouvement socialiste révolutionnaire, l’anarchisme et le marxisme, ont toujours été en conflit. Tandis que, avec le succès apparent de la révolution russe, le mouvement anarchiste avait été éclipsé par son pendant autoritaire dans beaucoup de pays, cette situation a depuis évolué. Ces dernières années, l’anarchisme a connu une renaissance, de plus en plus de personnes se rendant compte de la nature fondamentalement anti-socialiste de l’« expérience » russe et des politiques qui l’ont inspirée. Avec cette réévaluation du socialisme et de l’Union Soviétique, de plus en plus de personnes rejettent le marxisme et se tournent vers le socialisme libertaire. Comme on peut le voir dans la couverture médiatique des événements tels que les émeutes anti-Poll Tax au Royaume-Uni au début des années 90, et des manifestations anti-capitalistes N30 et J18 en 1999, l’anarchisme est devenu synonyme d’anti-capitalisme. 🔗

Évidemment, quand les anarchistes sont ré-apparus dans les médias, les auto-proclamées « avant-gardes du prolétariat » s’en sont inquiétés, et ont écrit à la hâte des articles condescendants sur l’« anarchisme » (sans prendre la peine de comprendre vraiment ce dernier ou ses arguments contre le marxisme). Ces articles sont habituellement un pôt-pourri de mensonges, d’attaques personnelles hors-sujet, de déformations des positions anarchistes et de la prétention ridicule que les anarchistes sont des anarchistes parce que personne n’a pris la peine de les informer sur ce que le « marxisme » est « vraiment ». Nous ne cherchons pas à répéter une telle analyse « scientifique » dans notre FAQ, ainsi nous nous concentrerons sur la politique et l’histoire. Ainsi faisant, nous indiquerons que les anarchistes sont des anarchistes parce qu’ils comprennent le marxisme et le rejettent parce qu’il ne peut pas mener à une société socialiste. 🔗

Il est malheureusement courant pour beaucoup de marxistes, en particulier les léninistes, de se concentrer sur des personnalités et pas sur les idées politiques en discutant des idées anarchistes. En d’autres termes, ils attaquent les anarchistes plutôt que de présenter une critique de l’anarchisme. On peut le voir quand, par exemple, beaucoup de léninistes essayent de « réfuter » la totalité de l’anarchisme, de sa théorie et de son histoire, en précisant les erreurs personnelles de certains anarchistes. Ils disent que Proudhon était antisémite et sexiste, que Bakounine était raciste, que Kropotkine a soutenu les alliés dans la Première Guerre mondiale, et que de ce fait, l’anarchisme ne tient pas debout. Tous ces faits sur Proudhon, Bakounine et Kropotkine sont vrais, mais ils ne sont pas du tout pertinents pour une critique de l’anarchisme, montrant moins la faiblesse des idées anarchistes que des moments où des anarchistes échouèrent à vivre avec leurs principes. Les idées anarchistes sont ignorées dans cette approche, ce qui est compréhensible, puisque que toute critique qui s’y essaierait non seulement échouerait, mais montrerait dans le même temps le caractère autoritaire du marxisme mainstream. 🔗

Même en prenant ces arguments à leur valeur nominale, vous devriez être stupide pour supposer que la misogynie de Proudhon ou le racisme de Bakounine peuvent se comparer avec le comportement de Lénine et des bolcheviques en général (par exemple, la création d’une dictature du parti, la répression des grèves, de la liberté d’expression, de toute organisation indépendante de la classe ouvrière, la création d’une police secrète, l’attaque de Kronstadt, la trahison des makhnovistes, la répression violente du mouvement anarchiste russe, etc.) dans le tableau des scores des activités moralement répréhensibles. Il est étrange que l’attachement aux comportements personnels a autant, voire plus, d’importance pour évaluer une théorie politique que sa mise en application pendant une révolution. 🔗

Par ailleurs, une telle technique est finalement malhonnête. Pour Proudhon, par exemple, ses excès antisémites sont demeurés dans ses carnets de notes sans être publiés jusqu’à bien après la publication de ses idées et, comme Robert Graham le précise, « une lecture de Idée Générale de la révolution montrera que l’anti-sémitisme ne fait pas partie du programme révolutionnaire de Proudhon02 ». De même, le racisme de Bakounine est un aspect malheureux de sa vie, un aspect qui n’est est finalement pas pertinent au regard de l’ensemble des principes et des idées en faveur desquelles il a plaidé. Pour ce qui du sexisme de Proudhon, il faut noter que Bakounine et ses associés l’ont totalement rejeté, et ont plaidé pour l’égalité complète entre les sexes. De même, des anarchistes comme Kropotkine se sont opposés au racisme dans toutes ses formes (et le grand mouvement anarchiste juif a bien vu que les commentaires antisémites de Bakounine n’étaient pas un aspect essentiel de ses idées). Pourquoi, dans ce cas, mentionner ces aspects de leurs idées ? Marx et Engels n’étaient pas non plus exempts de faire des commentaires racistes, sexistes, homophobes ; et pourtant aucun anarchiste ne voudrait considérer ces commentaires comme dignes d’intérêt pour critiquer leur idéologie (pour celleux que de tels sujets intéressent, consulter l’essai de Peter Fryer, Engels : A Man of his Time). Cela parce que la critique anarchiste du marxisme est robuste et confirmée par des preuves empiriques substantielles (à savoir, les échecs de la social-démocratie et la Révolution Russe). 🔗

Si nous considérons l’appui de Kropotkine pour les Alliés durant la Première Guerre mondiale, nous découvrons une hypocrisie étrange de la part des marxistes aussi bien qu’une tentative de déformer l’histoire. Pourquoi une hypocrisie ? Simplement parce que Marx et Engels ont soutenu la Prusse pendant la guerre Franco-Prussienne, alors que Bakounine plaidait pour qu’un soulèvement populaire et une révolution sociale arrête la guerre. Comme Marx l’écrivit à Engels le 20 juillet 1870 : 🔗

Les Français doivent être vaincus. Si les prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l’État sera utile pour la centralisation de la classe ouvrière allemande. D’ailleurs, l’ascendance allemande transfèrera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de la France vers l’Allemagne […] À l’échelle mondiale, l’ascendance du prolétariat allemand sur le prolétariat français constituera en même temps l’ascendance de notre théorie sur celle de Proudhon.
cité par Arthur Lehning, Michael Bakunin : Selected Writings, p. 284

Marx, indirectement, a souhaité la mort des personnes de classe ouvrière dans la guerre afin de voir ses idées devenir plus importantes que celles de Proudhon ! L’hypocrisie des marxistes est claire — si l’anarchisme doit être condamné pour les actions de Kropotkine, alors le marxisme doit être également condamné pour celles de Marx. 🔗

Cette analyse historique montre également que la majeure partie des membres du mouvement marxiste ont soutenu leurs États respectifs pendant les conflits. Seuls quelques partis membres de la Deuxième Internationale se sont opposés à la guerre (et c’était les plus petits partis). Le père du marxisme russe, George Plekhanov, a soutenu les Alliés alors que le Parti Social Démocrate allemand (le joyau de la couronne de la Deuxième Internationale) a soutenu son État-nation durant la guerre. En août 1914, il s’est trouvé un seul homme dans le Reichstag allemand qui n’a pas voté pour les crédits de guerre (et il n’a même pas voté contre, mais s’est abstenu). Bien qu’il y eût une petite minorité de sociaux-démocrates allemands à ne pas être en faveur de la guerre, l’essentiel de cette minorité a rejoint la majorité du parti au nom de la « discipline » et des principes « démocratiques ». 🔗

En revanche, seule une très petite minorité d’anarchistes a soutenu un côté ou un autre pendant le conflit. La majeure partie du mouvement anarchiste (dont les principales figures comme Malatesta, Rocker, Goldman et Berkman) s’est opposée à la guerre, arguant du fait que les anarchistes doivent « profiter de chaque mouvement de rébellion, de chaque mécontentement, afin de fomenter l’insurrection, d’organiser la révolution par laquelle nous recherchons la fin de toutes les iniquités de la société03 ». Comme Malatesta le nota alors, les anarchistes « pro-guerre [n’étaient] pas nombreux, il est vrai, mais [comptaient] parmi eux des camarades que nous aimions et respections beaucoup ». Il souligna que « presque tous » les anarchistes « sont demeurés fidèle à leurs convictions », à savoir « éveiller la conscience de l’antagonisme d’intérêts entre les dominants et les dominés, entre les exploiteurs et les travailleurs [et les travailleuses], et de développer la lutte de classe à l’intérieur de chaque pays, et la solidarité parmi tous les travailleurs [et les travailleuses] à travers les frontières, en rupture avec tous les préjugés de race ou de nationalité04 ». En accusant Kropotkine, les marxistes cachent le fait qu’il était en minorité dans le mouvement anarchiste, et que c’était le mouvement marxiste officiel qui a trahi la cause de l’internationalisme, pas l’anarchisme. De fait, la trahison de la Deuxième Internationale fut le résultat normal de « l’ascendance » du marxisme sur l’anarchisme que Marx avait espérée. Le développement du marxisme, sous la forme de social-démocratie, se termina comme Bakounine l’avait prévu, avec la corruption du socialisme en un système électoral et en étatisme. Comme le fait justement remarquer Rudolf Rocker, « la Grande Guerre de 1914 fut la démonstration de la faillite du socialisme politique05 ». 🔗

Nous allons analyser le marxisme par ses théories et par leur fonctionnement en pratique. Nous conduirons de ce fait une analyse scientifique du marxisme, en examinant ses prétentions et en les comparant à ce qu’elles ont amené en pratique. Peu de marxistes (s’il en est) présentent une telle analyse de leurs propres politiques, ce qui amène le marxisme à être plus un système de croyance qu’un système d’analyse. Par exemple, beaucoup de marxistes se réfèrent au succès de la révolution russe et disent que si les anarchistes attaquent Trotsky et Lénine en tant qu’étatistes et autoritaires, cet étatisme et cet autoritarisme ont sauvé la révolution. Les anarchistes répondent que la révolution a en fait échoué. Le but de cette révolution était de créer une société libre, démocratique, sans classes, constituée d’égaux. Dans les faits, elle a créé la dictature du parti basée autour d’un système de classe de bureaucrates exploitant et dominant les travaill·eurs·euses et une société manquant d’égalité et de liberté. Puisque les objectifs annoncés de la révolution marxiste ne se sont pas matérialisés, les anarchistes considèrent que cette révolution a échoué, bien qu’un parti « communiste » soit demeuré au pouvoir pendant plus de 70 ans. Et quant à l’étatisme et à l’autoritarisme qui auraient « sauvé » la révolution, ils l’ont sauvée pour Staline, pas pour le socialisme. Il n’y a pas de quoi être fier. 🔗

À partir d’une perspective anarchiste, ceci semble parfaitement raisonnable car « aucune révolution ne peut jamais réussir comme facteur de libération à moins que les MOYENS employés pour cette révolution soient conformes dans l’esprit et la tendance avec le BUT qu’elle poursuit06 ». En d’autres termes, les moyens étatiques et autoritaires auront des fins étatiques et autoritaires. Appeler un nouvel état « état ouvrier » ne changera pas la nature de l’état si une minorité (et ainsi une classe) continue de régner. Cela n’a rien à voir avec les idées ou la nature de ceux qui prennent le pouvoir, mais a plutôt un rapport avec la nature de l’état et des rapports sociaux qu’il produit. La structure d’état est un instrument de domination d’une minorité, elle ne peut pas être employée par la majorité parce qu’elle est basée sur la hiérarchie, la centralisation et le pouvoir de la minorité aux dépens de tous les autres individus. Les états ont certaines propriétés pour la seule et simple raison qu’ils sont des états. Ils ont leurs propres dynamiques qui les placent en dehors du contrôle populaire et ne sont pas simplement des outils dans les mains de la classe économiquement dominante. Faire que la minorité soit socialiste dans un état « ouvrier » change juste la minorité au pouvoir, responsable de l’exploitation et de l’oppression de la majorité. Ainsi que le déclara Emma Goldman : 🔗

Ce serait une erreur de considérer que l’échec de la Révolution [russe] fut entièrement le fait du caractère des bolcheviques. Il fut, fondamentalement, le résultat des principes et des méthodes du bolchevisme. Ce furent l’esprit autoritaire et les principes de l’État qui étouffèrent les aspirations émancipatrices et libertaires [libérées par la révolution] […] Seule une compréhension des forces sous-jacentes qui écrasèrent la Révolution peut présenter la véritable leçon de cet événement qui secoua le monde07.
op. cit., p.250

De la même façon, en dépit de plus de 100 ans de tentatives de la part des socialistes et des radicaux pour utiliser les élections pour faire avancer leurs idées, et la corruption qui a gagné chaque parti procédant de cette manière, la plupart des marxistes sont toujours partisans de la représentation socialiste aux élections. Pour une théorie qui se dit scientifique, cette ignorance de l’évidence empirique, des faits historiques, est proprement surprenante. En matière de « science » qui persiste à ne pas prendre en compte ni l’histoire ni les preuves, les marxistes rivalisent certainement avec l’économie. 🔗

Comme cette section de la FAQ va le démontrer, les insultes et cette persistance à dénoncer les faiblesses des individus anarchistes de la part des marxistes n’est pas un accident. Si nous considérons la capacité d’une théorie à prédire le futur comme un indicateur de sa validité, nous nous apercevrions bientôt que l’anarchisme est un outil bien plus utile à la lutte de la classe laborieuse et à l’émancipation que le marxisme. Après tout les anarchistes ont prédit avec une pertinence surprenante le développement du marxisme. Bakounine disait que l’électoralisme corromprait le mouvement socialiste, le transformant en réformiste, et finalement en un énième parti bourgeois (voir la section J.2). C’est bien ce qui est arrivé au mouvement social-démocrate dans le monde entier au tournant du vingtième siècle (la rhétorique y demeura radicale un peu plus longtemps, bien sur). 🔗

Si nous regardons les « états ouvriers » créés par les marxistes, nous découvrons, encore une fois, que les prévisions des anarchistes se sont avérés justes. Bakounine arguait que « par gouvernement populaire, ils [les marxistes] entendent un gouvernement d’un petit nombre de représentants élus par le peuple […] [C’est-à-dire,] un gouvernement de la grande majorité des personnes par une minorité de privilégiés. Mais cette minorité, les marxistes disent, sera composée de travailleurs. Oui, peut-être, des ex-travailleurs, qui, dès qu’ils deviendront les dirigeants ou les représentants du peuple cesseront d’être des travailleurs et commenceront à considérer le monde des travailleurs des hauteurs de l’État. Ils ne représenteront plus le peuple mais eux-mêmes et leurs propres prétentions à régir ce peuple08 ». L’histoire de chaque révolution marxiste a depuis prouvé que sa critique était correcte. 🔗

À cause de ces « états ouvriers », le socialisme s’est vu associé aux régimes répressifs, au capitalisme d’état totalitaire, soit l’opposé total de ce que le socialisme veut réellement. Et le fait que des socialistes auto-proclamés (tels que les trotskistes) décrivent de manière obscène les régimes qui exploitent, emprisonnent et assassinent les travailleurs salariés, à Cuba, en Corée du Nord et en Chine, comme des états ouvriers n’arrange rien à l’affaire. Quand quelques néo-trotskistes (comme ceux du SWP britannique) refusent de défendre, de quelque façon que ce soit, les états staliniens (puisqu’ils considèrent — à raison et malgré une mauvaise analyse — qu’ils sont des capitalismes d’état), la plupart des trotskistes ne le font pas. Il n’est pas surprenant que beaucoup d’anarchistes n’emploient pas les termes de « socialistes » ou de « communistes » et s’appellent simplement « anarchistes ». Ils se retrouveraient associés à des régimes qui n’ont rien en commun avec leurs idées, et, de fait, rien de commun avec les idées du socialisme en tant que tel. 🔗

Ceci ne signifie pas que les anarchistes rejettent tout ce que Marx a écrit. Loin de là. La majorité de son analyse du capitalisme semble acceptable aux anarchistes, par exemple, Bakounine et Tucker considéraient tous les deux que son analyse économique était très importante. De fait, il y a quelques écoles du marxisme qui sont très libertaires et qui sont des proches cousins de l’anarchisme (par exemple, le communisme de conseil et le marxisme autonome se rapprochent de l’anarchisme révolutionnaire). Malheureusement, ces formes de marxisme libertaires sont des courants minoritaires dans le mouvement marxiste général. En d’autres termes, le marxisme n’est pas entièrement mauvais — malheureusement une bonne part de celui-ci l’est, et cette part ne se retrouve pas dans l’anarchisme de toutes façons. Pour la plupart des gens, le marxisme est l’école de Marx et Engels, de Lénine et de Trotsky, et non pas de Marx et Pannekoek, Gorter, Ruhle et Mattick. 🔗

La tendance (minoritaire) libertaire du marxisme est basée, comme l’anarchisme, sur un rejet du pouvoir du parti, de l’électoralisme et de la création d’un « État ouvrier ». Cette tendance est en faveur, comme les anarchistes, de l’action directe, de la lutte des classes auto-autogérée, de l’autonomie de la classe ouvrière et d’une société socialiste autogérée. Ces marxistes s’opposent à la dictature du parti sur le prolétariat et, de fait, sont d’accord avec Bakounine sur un grand nombre de sujets comme l’anti-parlementarisme, l’action directe, les conseils de travailleurs, etc. 🔗

Ces formes libertaires du marxisme devraient être encouragées et non mises dans le même sac que le léninisme et la sociale-démocratie (évidemment, Lénine a parlé de « la déviation anarchiste du Parti Ouvrier Communiste allemand » et d’autres « éléments semi-anarchistes », à propos de ces groupes que nous nommons ici marxistes libertaires09). Avec le temps, de tels camarades verront que l’élément libertaire de leur pensée est supérieur au legs marxiste. Nos commentaires dans cette section de la FAQ sont donc la plupart du temps dirigés vers la forme majoritaire du marxisme, et non vers son aile libertaire. 🔗

Une dernière chose. Nous devons noter quand dans le passé, de nombreux leaders marxistes ont dénigré les anarchistes. Engels, par exemple, écrivit que le mouvement anarchiste avait survécu parce que « les gouvernements en Europe et en Amériques ont trop d’intérêts à sa survie, et dépensent beaucoup trop d’argent pour le financer10 ». Il n’y a donc bien souvent pas d’amour restant entre les deux écoles du socialisme. De fait, les marxistes ont considéré que l’anarchisme et le socialisme étaient à des années lumières l’un de l’autre. Lénine (parfois) et le marxiste américain Daniel De Leon suivirent cette ligne, avec bien d’autres marxistes. C’est vrai en un sens, puisque que les anarchistes n’étant pas des socialistes d’état, ils rejettent un tel « socialisme », si profondément autoritaire. Cependant, tous les anarchistes sont des membres du mouvement socialistes, et nous rejetons les tentatives des marxistes de monopoliser le terme socialiste / communiste pour décrire « le socialisme d’état ». Au cours de nos explications dans cette section, nous devrons peut-être utiliser le terme socialiste/communiste pour décrire le « socialisme d’état » ; cela ne veut pas dire que les anarchistes ne sont pas socialistes — il s’agit purement d’un outil permettant à nos arguments d’être plus lisibles. 🔗

Notes
  1. Murray Bookchin, Post-Scarcity Anarchism, p. 138.
  2. Pierre-Joseph Proudhon, « Introduction », The General Idea of the Revolution, p.xxxvi 📖 .
  3. No Gods, No Masters, vol.2, p.36.
  4. Errico Malatesta : His Life and Ideas, p. 243, 248 244.
  5. Rudolf Rocker, Marx and Anarchism.
  6. Emma Goldman, My Disillusionment in Russia, p. 261 📖 .
  7. Note du traducteur : « cet événement qui agita le monde » traduit « that world-stirring event »
  8. Michel Bakounine, Statism and Anarchy, p. 178.
  9. Collected Works, vol.32, p.252 p.514.
  10. Collected Works, vol.27, p.414.

Retour en haut de la page