La FAQ Anarchiste (francophone)

B.7 – Quelles classes existent dans les sociétés modernes ?

La traduction de cette section n’est pas terminée.
Il manque encore quelques sous-sections en français, mais vous pouvez tout de même lire celles qui sont déjà traduites.

Sommaire

B.7.1 – Mais les classes existent-elles réellement ?

B.7.2 – Est-ce que la mobilité sociale constitue l’inégalité des classes ?

B.7.3 – Pourquoi l’existence des classes est-elle niée?

B.7.4 – Pour les anarchistes, quelle est la signification de « conscience de classe » ?

Pour les anarchistes, l’analyse de classe est un moyen important pour comprendre le monde et ce qui s’y passe. Que la reconnaissance du fait que les classes existent réellement est moins répandue maintenant ne signifie pas que les classes aient cessé d’exister. Bien au contraire. Comme nous le verrons, cela signifie seulement que la classe dirigeante a eu plus de succès que par le passé pour occulter l’existence des classes.

Une classe peut être définie objectivement : la relation entre un individu et les sources de pouvoir au sein de la société détermine sa classe. Nous vivons dans une société de classe dans laquelle un petit nombre de gens possèdent beaucoup plus de pouvoir politique et économique que celle de la majorité, qui travaillent habituellement pour la minorité qui les contrôle et font les décisions qui les concernent. Cela signifie que la classe est basée à  la fois sur l’exploitation et l’oppression, avec certains qui contrôlent le travail des autres pour leur propre profit. Les moyens de l’oppression ont été indiqués dans de précédentes parties de la section B, tandis que la section C (Quels sont les mythes de l’économie capitaliste?) indique la façon dont l’exploitation se produit au sein d’une société apparemment fondée sur l’échange libre et égal. En outre, il met également en évidence les effets sur le système économique lui-même de cette exploitation. L’impact social et politique du système, et les classes et les hiérarchies qu’il crée, est examiné en profondeur dans la section D (Comment l’étatisme et le capitalisme affectent la société?).

Nous devons souligner d’emblée que l’idée d’une « classe des travailleurs » composé de rien d’autre que de travailleurs de l’industrie est tout simplement fausse. Elle n’est pas applicable aujourd’hui, si elle l’a été un jour. Le pouvoir, en termes d’embauche ou de licenciement et de décisions d’investissement, est plus important. La propriété du capital comme un moyen de déterminer la classe d’une personne, tout en restant importante, ne raconte pas toute l’histoire. Un exemple évident est celui des couches supérieures de gestionnaires au sein des entreprises. Ils ont un pouvoir énorme au sein de l’entreprise, en tenant essentiellement le rôle tenu par les capitalistes dans les petites entreprises. Bien qu’ils puissent techniquement être des « esclaves salariés », leur pouvoir et leur position dans la hiérarchie sociale indiquent qu’ils sont membres de la classe dirigeante dans la pratique (et, par conséquent, leur revenu est plus pensé comme une part de profit plutôt que d’un salaire). On peut dire plus ou moins la même chose des politiciens et des bureaucrates de l’État dont le pouvoir et l’influence ne sont pas tirés de la propriété des moyens de production, mais plutôt du contrôle sur les moyens de coercition. En outre, de nombreuses grandes entreprises sont détenues par d’autres grandes entreprises, par le biais de fonds de pension, de multinationales, etc. (en 1945, 93 % des parts étaient détenues par des particuliers; en 1997, ce pourcentage était tombé à  43 %). Inutile de dire que, si les personnes de la classe ouvrière détiennent des actions, ça n’en fait pas des capitalistes puisque les dividendes ne sont pas suffisants pour en vivre, pas plus qu’ils ne leur donnent aucun mot à  dire dans la façon dont la société est dirigée.

Pour la plupart des anarchistes, il y a 2 principales classes :

  1. La classe des travailleurs – ceux qui ont à  travailler pour vivre, mais qui n’ont pas de véritable contrôle sur le travail ou d’autres grandes décisions qui les concernent — c’est-à-dire des preneurs d’ordre. Cette catégorie comprend également les chômeurs, les retraités, etc — ceux qui ont à  survivre de par des documents de l’État. Ils ont peu de richesse et peu de pouvoir (officiel). Cette catégorie comprend le secteur croissant du travail de services, la plupart (si ce n’est pas la grande majorité) des travailleurs en « col blanc » ainsi que les traditionnels travailleurs en « cols bleus ». La plupart des travailleurs autonomes seraient inclus dans cette catégorie, de même que la majeure partie des paysans et des artisans (le cas échéant). En un mot, la classe des producteurs et celles qui ont été soit des producteurs ou qui seront des producteurs. Ce groupe représente la grande majorité de la population.
  2. La classe dirigeante – celle qui contrôle les décisions d’investissement, déterminent les politiques de haut niveau et l’ordre du jour fixé pour le capital et l’État. C’est l’élite en haut, les propriétaires ou les dirigeants de grandes entreprises, les multinationales et les banques (c’est-à-dire, les capitalistes), les propriétaires de grandes quantités de terre (c’est-à-dire les propriétaires ou l’aristocratie, le cas échéant), des agents de l’État de haut niveau, les politiciens, et ainsi de suite. Ils ont un réel pouvoir au sein de l’économie et/ou de l’État, et contrôlent donc la société. En un mot, les propriétaires du pouvoir (qu’il soit politique, social ou économique) ou la classe des maîtres. Ce groupe se compose de près de 5 à  15% de la population.

Évidemment, il y a des zones grises dans toute société, des individus et des groupes qui ne correspondent pas exactement soit à  la classe des travailleurs, soit à la classe des dirigeants. Ces personnes sont celles qui travaillent mais qui ont un certain contrôle sur d’autres personnes, par exemple, le fait de pouvoir embaucher ou de licencier. Ce sont les gens qui font, au jour le jour, des décisions mineures concernant la gestion des capitaux ou de l’État. Cette zone comprend l’encadrement (managers), les professionnels et les petits capitalistes.

Il y a polémique dans le mouvement anarchiste pour savoir si cette zone grise constitue une autre classe (la classe « moyenne ») ou non. La plupart des anarchistes disent que la plupart de cette zone grise relève effectivement de la classe ouvrière, d’autres (comme la British Class War Federation) font valoir qu’au contraire, c’est une classe différente. Une chose est sûre, tous les anarchistes sont d’accord que la plupart des gens dans cette zone grise ont intérêt à  se débarrasser du système actuel tout autant que la classe des travailleurs (il faut souligner ici que ce qui est généralement appelé « classe moyenne » aux États-Unis et ailleurs n’est rien de la sorte et fait habituellement référence à  des personnes de la classe des travailleurs avec des emplois décents, des maisons, etc. Comme le mot classe est considéré comme un mot grossier dans la bonne société des États-Unis, ces mystifications sont à  prévoir).

Donc, il y aura des exceptions à  ce système de classification. Toutefois, la plupart de la société partage des intérêts communs, car elles sont confrontées à  l’incertitude économique et à  la nature hiérarchique du capitalisme.

Nous n’avons pas pour objectif de faire rentrer toute la réalité dans ce régime de classe, mais seulement à  le développer comme la réalité l’indique, sur la base de nos propres expériences de l’évolution de la société moderne. Il ne s’agit pas non plus d’une classification destinée à  suggérer que tous les membres d’une classe ont des intérêts identiques ou que la concurrence n’existe pas entre les membres d’une même classe, comme elles existent entre les différentes classes. Le capitalisme, par nature, est un système concurrentiel. Comme Malatesta le fait remarquer, « il faut garder à  l’esprit que, d’une part, la bourgeoisie (les propriétaires) sont toujours en guerre entre eux […] Et que d’autre part, le gouvernement, bien que surgissant de la bourgeoisie et comme servant et protecteur, tend, comme tout fonctionnaire et tout protecteur, à réaliser sa propre émancipation et dominer quiconque est protégé par lui. Ainsi, le jeu de la balançoire, les manœuvres, les concessions et les retraits, les tentatives de trouver des alliés parmi le peuple et contre les conservateurs, et parmi les conservateurs contre le peuple, est la science des gouvernants, lesquels aveuglent les ingénus et les flegmatiques qui attendent toujours le salut comme venant d’en haut ». [Anarchy, p. 25]

Toutefois, quelle que soit la rivalité inter-élite existante, à  la moindre menace pour le système dont ils bénéficient, la classe dirigeante s’unira pour défendre leurs intérêts communs. Une fois la menace passée, ils retourneront à  la concurrence entre eux pour le pouvoir, les parts de marché et la richesse. Malheureusement, la classe des travailleurs est rarement unie en tant que classe, principalement en raison de sa position économique et sociale chronique. Au mieux, certaines sections s’unissent et font l’expérience des avantages et du plaisir de la coopération. Les anarchistes, par leurs idées et leurs actions, tentent de changer cette situation et encouragent la solidarité au sein de la classe des travailleurs pour résister, et finalement se débarrasser, du capitalisme. Toutefois, leur activité est facilitée par le fait que ceux qui sont en lutte souvent réalisent que « la solidarité fait la force » et ainsi commencent à  travailler ensemble et unissent leurs luttes contre leur ennemi commun. Et l’histoire est pleine de ces développements.

B.7.1 – Mais les classes existent-elles réellement ?

So do classes actually exist, or are anarchists making them up? The fact that we even need to consider this question points to the pervasive propaganda efforts by the ruling class to suppress class consciousness, which will be discussed further on. First, however, let's examine some statistics, taking the USA as an example. We have done so because the state has the reputation of being a land of opportunity and capitalism. Moreover, class is seldom talked about there (although its business class is very class conscious). Moreover, when countries have followed the US model of freer capitalism (for example, the UK), a similar explosion of inequality develops along side increased poverty rates and concentration of wealth into fewer and fewer hands.

There are two ways of looking into class, by income and by wealth. Of the two, the distribution of wealth is the most important to understanding the class structure as this represents your assets, what you own rather than what you earn in a year. Given that wealth is the source of income, this represents the impact and power of private property and the class system it represents. After all, while all employed workers have an income (i.e. a wage), their actual wealth usually amounts to their personal items and their house (if they are lucky). As such, their wealth generates little or no income, unlike the owners of resources like companies, land and patents. Unsurprisingly, wealth insulates its holders from personal economic crises, like unemployment and sickness, as well as gives its holders social and political power. It, and its perks, can also be passed down the generations. Equally unsurprisingly, the distribution of wealth is much more unequal than the distribution of income.

At the start of the 1990s, the share of total US income was as follows: one third went to the top 10% of the population, the next 30% gets another third and the bottom 60% gets the last third. Dividing the wealth into thirds, we find that the top 1% owns a third, the next 9% owns a third, and bottom 90% owns the rest. [David Schweickart, After Capitalism, p. 92] Over the 1990s, the inequalities in US society have continued to increase. In 1980, the richest fifth of Americans had incomes about ten times those of the poorest fifth. À decade later, they has twelve times. By 2001, they had incomes over fourteen times greater. [Doug Henwood, After the New Economy, p. 79] Looking at the figures for private family wealth, we find that in 1976 the wealthiest one percent of Americans owned 19% of it, the next 9% owned 30% and the bottom 90% of the population owned 51%. By 1995 the top 1% owned 40%, more than owned by the bottom 92% of the US population combined -- the next 9% had 31% while the bottom 90% had only 29% of total (see Edward N. Wolff, Top Heavy: A Study of Increasing Inequality in America for details).

So in terms of wealth ownership, we see a system in which a very small minority own the means of life. In 1992 the richest 1% of households -- about 2 million adults -- owned 39% of the stock owned by individuals. The top 10%, owned over 81%. In other words, the bottom 90% of the population had a smaller share (23%) of investable capital of all kinds than the richest 1/2% (29%). Stock ownership was even more densely concentrated, with the richest 5% holding 95% of all shares. [Doug Henwood, Wall Street: Class racket] Three years later, "the richest 1% of households... owned 42% of the stock owned by individuals, and 56% of the bonds... the top 10% together owned nearly 90% of both." Given that around 50% of all corporate stock is owned by households, this means that 1% of the population "owns a quarter of the productive capital and future profits of corporate America; the top 10% nearly half." [Doug Henwood, Wall Street, pp. 66-7] Unsurprisingly, the Congressional Budget Office estimates that more than half of corporate profits ultimately accrue to the wealthiest 1 percent of taxpayers, while only about 8 percent go to the bottom 60 percent.

Henwood summarises the situation by noting that "the richest tenth of the population has a bit over three-quarters of all the wealth in this society, and the bottom half has almost none -- but it has lots of debt." Most middle-income people have most of their (limited) wealth in their homes and if we look at non-residential wealth we find a "very, very concentrated" situation. The "bottom half of the population claimed about 20% of all income in 2001 -- but only 2% of non-residential wealth. The richest 5% of the population claimed about 23% of income, a bit more than the entire bottom half. But it owned almost two-thirds -- 65% -- of the wealth." [After the New Economy, p. 122]

In terms of income, the period since 1970 has also been marked by increasing inequalities and concentration:

According to estimates by the economists Thomas Piketty and Emmanuel Saez – confirmed by data from the Congressional Budget Office – between 1973 and 2000 the average real income of the bottom 90 percent of American taxpayers actually fell by 7 percent. Meanwhile, the income of the top 1 percent rose by 148 percent, the income of the top 0.1 percent rose by 343 percent and the income of the top 0.01 percent rose 599 percent.
Paul Krugman
« The Death of Horatio Alger », The Nation, 5 janvier 2004

Doug Henwood provides some more details on income [Op. Cit., p. 90]:

Real income growth
1977-99
Share of total income
1977 1999 Change
poorest 20% -9%5.7%4.2% -1.5%
second 20% +111.59.7-1.8
middle 20% +816.414.7-1.7
fourth 20% +1422.821.3-1.5
top 20% +4344.250.4+6.2
top 1% +1157.312.9+5.6
Changes in income, 1977-1999

By far the biggest gainers from the wealth concentration since the 1980s have been the super-rich. The closer you get to the top, the bigger the gains. In other words, it is not simply that the top 20 percent of families have had bigger percentage gains than the rest. Rather, the top 5 percent have done better than the next 15, the top 1 percent better than the next 4 per cent, and so on.

As such, if someone argues that while the share of national income going to the top 10 percent of earners has increased that it does not matter because anyone with an income over $81,000 is in that top 10 percent they are missing the point. The lower end of the top ten per cent were not the big winners over the last 30 years. Most of the gains in the share in that top ten percent went to the top 1 percent (who earn at least $230,000). Of these gains, 60 percent went to the top 0.1 percent (who earn more than $790,000). And of these gains, almost half went to the top 0.01 percent (a mere 13,000 people who had an income of at least $3.6 million and an average income of $17 million). [Paul Krugman, "For Richer", New York Times, 20/10/02]

All this proves that classes do in fact exist, with wealth and power concentrating at the top of society, in the hands of the few.

To put this inequality of income into some perspective, the average full-time Wal-Mart employee was paid only about $17,000 a year in 2004. Benefits are few, with less than half the company's workers covered by its health care plan. In the same year Wal-Mart's chief executive, Scott Lee Jr., was paid $17.5 million. In other words, every two weeks he was paid about as much as his average employee would earn after a lifetime working for him.

Since the 1970s, most Americans have had only modest salary increases (if that). The average annual salary in America, expressed in 1998 dollars (i.e., adjusted for inflation) went from $32,522 in 1970 to $35,864 in 1999. That is a mere 10 percent increase over nearly 30 years. Over the same period, however, according to Fortune magazine, the average real annual compensation of the top 100 C.E.O.'s went from $1.3 million -- 39 times the pay of an average worker -- to $37.5 million, more than 1,000 times the pay of ordinary workers.

Yet even here, we are likely to miss the real picture. The average salary is misleading as this does not reflect the distribution of wealth. For example, in the UK in the early 1990s, two-thirds of workers earned the average wage or below and only a third above. To talk about the "average" income, therefore, is to disguise remarkable variation. In the US, adjusting for inflation, average family income -- total income divided by the number of families -- grew 28% between 1979 and 1997. The median family income -- the income of a family in the middle (i.e. the income where half of families earn more and half less) grew by only 10%. The median is a better indicator of how typical American families are doing as the distribution of income is so top heavy in the USA (i.e. the average income is considerably higher than the median). It should also be noted that the incomes of the bottom fifth of families actually fell slightly. In other words, the benefits of economic growth over nearly two decades have not trickled down to ordinary families. Median family income has risen only about 0.5% per year. Even worse, "just about all of that increase was due to wives working longer hours, with little or no gain in real wages." [Paul Krugman, "For Richer", Op. Cit.]

So if America does have higher average or per capita income than other advanced countries, it is simply because the rich are richer. This means that a high average income level can be misleading if a large amount of national income is concentrated in relatively few hands. This means that large numbers of Americans are worse off economically than their counterparts in other advanced countries. Thus Europeans have, in general, shorter working weeks and longer holidays than Americans. They may have a lower average income than the United States but they do not have the same inequalities. This means that the median European family has a standard of living roughly comparable with that of the median U.S. family -- wages may even be higher.

As Doug Henwood notes, "[i]nternational measures put the United States in a disgraceful light... The soundbite version of the LIS [Luxembourg Income Study] data is this: for a country th[at] rich, [it] ha[s] a lot of poor people." Henwood looked at both relative and absolute measures of income and poverty using the cross-border comparisons of income distribution provided by the LIS and discovered that "[f]or a country that thinks itself universally middle class [i.e. middle income], the United States has the second-smallest middle class of the nineteen countries for which good LIS data exists." Only Russia, a country in near-total collapse was worse (40.9% of the population were middle income compared to 46.2% in the USA. Households were classed as poor if their incomes were under 50 percent of the national medium; near-poor, between 50 and 62.5 percent; middle, between 62.5 and 150 percent; and well-to-do, over 150 percent. The USA rates for poor (19.1%), near-poor (8.1%) and middle (46.2%) were worse than European countries like Germany (11.1%, 6.5% and 64%), France (13%, 7.2% and 60.4%) and Belgium (5.5%, 8.0% and 72.4%) as well as Canada (11.6%, 8.2% and 60%) and Australia (14.8%, 10% and 52.5%).

The reasons for this? Henwood states that the "reasons are clear -- weak unions and a weak welfare state. The social-democratic states -- the ones that interfere most with market incomes -- have the largest [middles classes]. The US poverty rate is nearly twice the average of the other eighteen." Needless to say, "middle class" as defined by income is a very blunt term (as Henwood states). It says nothing about property ownership or social power, for example, but income is often taken in the capitalist press as the defining aspect of "class" and so is useful to analyse in order to refute the claims that the free-market promotes general well-being (i.e. a larger "middle class"). That the most free-market nation has the worse poverty rates and the smallest "middle class" indicates well the anarchist claim that capitalism, left to its own devices, will benefit the strong (the ruling class) over the weak (the working class) via "free exchanges" on the "free" market (as we argue in section C.7, only during periods of full employment -- and/or wide scale working class solidarity and militancy -- does the balance of forces change in favour of working class people. Little wonder, then, that periods of full employment also see falling inequality -- see James K. Galbraith's Created Unequal for more details on the correlation of unemployment and inequality).

Of course, it could be objected that this relative measure of poverty and income ignores the fact that US incomes are among the highest in the world, meaning that the US poor may be pretty well off by foreign standards. Henwood refutes this claim, noting that "even on absolute measures, the US performance is embarrassing. LIS researcher Lane Kenworthy estimated poverty rates for fifteen countries using the US poverty line as the benchmark... Though the United States has the highest average income, it's far from having the lowest poverty rate." Only Italy, Britain and Australia had higher levels of absolute poverty (and Australia exceeded the US value by 0.2%, 11.9% compared to 11.7%). Thus, in both absolute and relative terms, the USA compares badly with European countries. [Doug Henwood, "Booming, Borrowing, and Consuming: The US Economy in 1999", pp.120-33, Monthly Review, vol. 51, no. 3, pp. 129-31]

In summary, therefore, taking the USA as being the most capitalist nation in the developed world, we discover a class system in which a very small minority own the bulk of the means of life and get most of the income. Compared to other Western countries, the class inequalities are greater and the society is more polarised. Moreover, over the last 20-30 years those inequalities have increased spectacularly. The ruling elite have become richer and wealth has flooded upwards rather than trickled down.

The cause of the increase in wealth and income polarisation is not hard to find. It is due to the increased economic and political power of the capitalist class and the weakened position of working class people. As anarchists have long argued, any "free contract" between the powerful and the powerless will benefit the former far more than the latter. This means that if the working class’s economic and social power is weakened then we will be in a bad position to retain a given share of the wealth we produce but is owned by our bosses and accumulates in the hands of the few.

Unsurprisingly, therefore, there has been an increase in the share of total income going to capital (i.e., interest, dividends, and rent) and a decrease in the amount going to labour (wages, salaries, and benefits). Moreover, an increasing part of the share to labour is accruing to high-level management (in electronics, for example, top executives used to paid themselves 42 times the average worker in 1991, a mere 5 years later it was 220 times as much).

Since the start of the 1980s, unemployment and globalisation has weakened the economic and social power of the working class. Due to the decline in the unions and general labour militancy, wages at the bottom have stagnated (real pay for most US workers is lower in 2005 than it was in 1973!). This, combined with "trickle-down" economic policies of tax cuts for the wealthy, tax raises for the working classes, the maintaining of a "natural" law of unemployment (which weakens unions and workers power) and cutbacks in social programs, has seriously eroded living standards for all but the upper strata -- a process that is clearly leading toward social breakdown, with effects that will be discussed later (see section D.9).

Little wonder Proudhon argued that the law of supply and demand was a "deceitful law... suitable only for assuring the victory of the strong over the weak, of those who own property over those who own nothing." [quoted by Alan Ritter, The Political Thought of Pierre-Joseph Proudhon, p. 121]

B.7.2 – Est-ce que la mobilité sociale constitue l’inégalité des classes ?

Faced with the massive differences between classes under capitalism we highlighted in the last section, many supporters of capitalism still deny the obvious. They do so by confusing a caste system with a class system. In a caste system, those born into it stay in it all their lives. In a class system, the membership of classes can and does change over time.

Therefore, it is claimed, what is important is not the existence of classes but of social mobility (usually reflected in income mobility). According to this argument, if there is a high level of social/income mobility then the degree of inequality in any given year is unimportant. This is because the redistribution of income over a person’s life time would be very even. Thus the inequalities of income and wealth of capitalism does not matter as capitalism has high social mobility.

Milton Friedman puts the argument in this way:

Consider two societies that have the same distribution of annual income. In one there is a great mobility and change so that the position of particular families in the income hierarchy varies widely from year to year. In the other, there is great rigidity so that each family stays in the same position. Clearly, in any meaningful sense, the second would be the more unequal society. The one kind of inequality is a sign of dynamic change, social mobility, equality of opportunity; the other of a status society. The confusion behind these two kinds of inequality is particularly important, precisely because competitive free-enterprise capitalism tends to substitute the one for the other.
Capitalism and Freedom, p. 171

As with so many things, Friedman is wrong in his assertion (and that is all it is, no evidence is provided). The more free market capitalist regimes have less social mobility than those, like Western Europe, which have extensive social intervention in the economy. As an added irony, the facts suggest that implementing Friedman’s suggested policies in favour of his beloved "competitive free-enterprise capitalism" has made social mobility less, not greater. In effect, as with so many things, Friedman ensured the refutation of his own dogmas.

Taking the USA as an example (usually considered one of the most capitalist countries in the world) there is income mobility, but not enough to make income inequality irrelevant. Census data show that 81.6 percent of those families who were in the bottom quintile of the income distribution in 1985 were still there in the next year; for the top quintile, it was 76.3 percent.

Over longer time periods, there is more mixing but still not that much and those who do slip into different quintiles are typically at the borders of their category (e.g. those dropping out of the top quintile are typically at the bottom of that group). Only around 5% of families rise from bottom to top, or fall from top to bottom. In other words, the class structure of a modern capitalist society is pretty solid and "much of the movement up and down represents fluctuations around a fairly fixed long term distribution." [Paul Krugman, Peddling Prosperity, p. 143]

Perhaps under a "pure" capitalist system things would be different? Ronald Reagan helped make capitalism more "free market" in the 1980s, but there is no indication that income mobility increased significantly during that time. In fact, according to one study by Greg Duncan of the University of Michigan, the middle class shrank during the 1980s, with fewer poor families moving up or rich families moving down. Duncan compared two periods. During the first period (1975 to 1980) incomes were more equal than they are today. In the second (1981 to 1985) income inequality began soaring. In this period there was a reduction in income mobility upward from low to medium incomes of over 10%.

Here are the exact figures [cited by Paul Krugman, "The Rich, the Right, and the Facts," The American Prospect no. 11, Fall 1992, pp. 19-31]:

TransitionBefore 1980After 1980
Middle income to low income 8.5 9.8
Middle income to high income 5.8 6.8
Low income to middle income 35.1 24.6
High income to middle income 30.8 27.6
Percentages of families making transitions to and from middle class (5-year period before and after 1980)

Writing in 2004, Krugman returned to this subject. The intervening twelve years had made things worse. America, he notes, is "more of a caste society than we like to think. And the caste lines have lately become a lot more rigid." Before the rise of neo-liberalism in the 1980s, America had more intergenerational mobility. "A classic 1978 survey found that among adult men whose fathers were in the bottom 25 percent of the population as ranked by social and economic status, 23 percent had made it into the top 25 percent. In other words, during the first thirty years or so after World War II, the American dream of upward mobility was a real experience for many people." However, a new survey of today's adult men "finds that this number has dropped to only 10 percent. That is, over the past generation upward mobility has fallen drastically. Very few children of the lower class are making their way to even moderate affluence. This goes along with other studies indicating that rags-to-riches stories have become vanishingly rare, and that the correlation between fathers’ and sons’ incomes has risen in recent decades. In modern America, it seems, you're quite likely to stay in the social and economic class into which you were born." [Paul Krugman, "The Death of Horatio Alger", The Nation, January 5, 2004]

British Keynesian economist Will Hutton quotes US data from 2000-1 which "compare[s] the mobility of workers in America with the four biggest European economies and three Nordic economies." The US "has the lowest share of workers moving from the bottom fifth of workers into the second fifth, the lowest share moving into the top 60 per cent and the highest share unable to sustain full-time employment." He cites an OECD study which "confirms the poor rates of relative upward mobility for very low-paid American workers; it also found that full-time workers in Britain, Italy and Germany enjoy much more rapid growth in their earnings than those in the US... However, downward mobility was more marked in the US; American workers are more likely to suffer a reduction in their real earnings than workers in Europe." Thus even the OECD (the "high priest of deregulation") was "forced to conclude that countries with more deregulated labour and product markets (pre-eminently the US) do not appear to have higher relative mobility, nor do low-paid workers in these economies experience more upward mobility. The OECD is pulling its punches. The US experience is worse than Europe's." Numerous studies have shown that "either there is no difference" in income mobility between the USA and Europe "or that there is less mobility in the US." [The World We're In, pp. 166-7]

Little wonder, then, that Doug Henwood argues that "the final appeal of apologists of the American way is an appeal to our legendary mobility" fails. In fact, "people generally don’t move far from the income class they are born into, and there is little difference between US and European mobility patterns. In fact, the United States has the largest share of what the OECD called 'low-wage' workers, and the poorest performance on the emergence from the wage cellar of any country it studied." [Op. Cit., p. 130]

Indeed, "both the US and British poor were more likely to stay poor for a long period of time: almost half of all people who were poor for one year stayed poor for five or more years, compared with 30% in Canada and 36% in Germany. And, despite claims of great upward mobility in the US, 45% of the poor rose out of poverty in a given year, compared with 45% in the UK, 53% in Germany, and 56% in Canada. And of those who did exit poverty, 15% of Americans were likely to make a round trip back under the poverty line, compared with 16% in Germany, 10% in the UK, and 7% in Canada." [Doug Henwood, After the New Economy, pp. 136-7]

A 2005 study of income mobility by researchers at the London School of Economics (on behalf of the educational charity the Sutton Trust) confirms that the more free market a country, the worse is its levels of social mobility. [Jo Blanden, Paul Gregg and Stephen Machin, Intergenerational Mobility in Europe and North America, April, 2005] They found that Britain has one of the worst records for social mobility in the developed world, beaten only by the USA out of eight European and North American countries. Norway was the best followed by Denmark, Sweden, Finland, Germany and Canada.

This means that children born to poor families in Britain and the USA are less likely to fulfil their full potential than in other countries and are less likely to break free of their backgrounds than in the past. In other words, we find it harder to earn more money and get better jobs than our parents. Moreover, not only is social mobility in Britain much lower than in other advanced countries, it is actually declining and has fallen markedly over time. The findings were based on studies of two groups of children, one set born in the 1950s and the other in the 1970s. In the UK, while 17 per cent of the former made it from the bottom quarter income group to the top, only 11 per cent of the latter did so. Mobility in the Nordic countries was twice that of the UK. While only the US did worse than the UK in social mobility

The puzzle of why, given that there is no evidence of American exceptionalism or higher social mobility, the myth persists has an easy solution. It has utility for the ruling class in maintaining the system. By promoting the myth that people can find the path to the top easy then the institutions of power will not be questioned, just the moral character of the many who do not.

Needless to say, income mobility does not tell the whole story. Increases in income do not automatically reflect changes in class, far from it. À better paid worker is still working class and, consequently, still subject to oppression and exploitation during working hours. As such, income mobility, while important, does not address inequalities in power. Similarly, income mobility does not make up for a class system and its resulting authoritarian social relationships and inequalities in terms of liberty, health and social influence. And the facts suggest that the capitalist dogma of "meritocracy" that attempts to justify this system has little basis in reality. Capitalism is a class ridden system and while there is some changes in the make-up of each class they are remarkably fixed, particularly once you get to the top 5-10% of the population (i.e. the ruling class).

Logically, this is not surprising. There is no reason to think that more unequal societies should be more mobile. The greater the inequality, the more economic power those at the top will have and, consequently, the harder it will be those at the bottom to climb upwards. To suggest otherwise is to argue that it is easier to climb a mountain than a hill! Unsurprisingly the facts support the common sense analysis that the higher the inequality of incomes and wealth, the lower the equality of opportunity and, consequently, the lower the social mobility.

Finally, we should point out even if income mobility was higher it does not cancel out the fact that a class system is marked by differences in power which accompany the differences in income. In other words, because it is possible (in theory) for everyone to become a boss this does not make the power and authority that bosses have over their workers (or the impact of their wealth on society) any more legitimate (just because everyone -- in theory -- can become a member of the government does not make government any less authoritarian). Because the membership of the boss class can change does not negate the fact that such a class exists.

Ultimately, using (usually highly inflated) notions of social mobility to defend a class system is unconvincing. After all, in most slave societies slaves could buy their freedom and free people could sell themselves into slavery (to pay off debts). If someone tried to defend slavery with the reference to this fact of social mobility they would be dismissed as mad. The evil of slavery is not mitigated by the fact that a few slaves could stop being slaves if they worked hard enough.

B.7.3 – Pourquoi l’existence des classes est-elle niée ?

Il est donc clair que les classes existent, et aussi clair que les individus peuvent monter et descendre dans la structure de classe - même si, bien sûr, il est plus facile de devenir riche si vous êtes né dans une famille riche que pauvre. Ainsi, James W. Loewen signale que « quatre vingt quinze pour cent des dirigeants et des financiers en Amérique au tournant du siècle est venu de la classe supérieure ou de la classe moyenne supérieure. Moins de 3 pour cent ont commencés comme de pauvres immigrants ou enfants de la ferme. Tout au long du dix-neuvième siècle, seulement 2 pour cent des industriels américains venaient à  l’origine de la classe ouvrière "[dans "Lies My Teacher Told Me" citing William Miller, "American Historians and the Business Elite," in Men in Business, pp. 326-28; cf. David Montgomery, Beyond Equality, pg. 15] Et ce fut au mieux du capitalisme de "libre marché" des États-Unis. Selon une étude réalisée par C. Wright Mills et signalé dans son livre "The Power Elite", environ 65% des plus hauts revenus des chefs de direction des sociétés américaines viennent de familles aisées. La Méritocratie, après tout, n’implique pas une société sans "classes", seul qu’une certaine mobilité existe entre les classes. Pourtant, nous entendons sans cesse que la classe est un concept dépassé, que les classes n’existent plus, juste des individus atomisés qui jouissent de l’"égalité des chances", "l’égalité devant la loi » et ainsi de suite. Alors, que se passe-t-il ?

Le fait que les médias capitalistes sont les plus grands promoteurs de l’idée de "fin-de-classe" devrait nous faire nous demander exactement pourquoi ils font ça. Quel est l’intérêt de nier l’existence des classes ? Il est clair que ce sont ceux qui dirigent le système de classes, qui gagnent le mieux de ça, qui veulent que tout le monde pense que nous sommes tous "égaux." Ceux qui contrôlent les grands médias ne veulent pas que l’idée de classe se propage elle-même parce qu’ils sont membres de la classe dirigeante, avec tous les privilèges que cela implique. C’est pourquoi ils utilisent les médias comme des organes de propagande pour façonner l’opinion publique et détourner les classes moyennes et ouvriéres de la question cruciale, c’est-à -dire, de leur propre subordination. C’est pourquoi les principales sources d’information nous donnent rien, mais des analyses superficielles, partielles et des rapports sélectifs, purement et simplement, et un barrage sans fin du journalisme jaune, titillation, et "divertissement", plutôt que de parler de la nature de classe de la société capitaliste (voir la section D.3 - "Comment la richesse influence les médias?")

Les universités, les "think tanks" et les fondations de recherche privées sont également d’importants outils de propagande de la classe dirigeante. C’est pourquoi il est pratiquement tabou dans les milieux universitaires à  penser que quelque chose comme une classe dirigeante existe même aux États-Unis. Les étudiants sont en son sein endoctrinés avec le mythe d’une société "pluraliste" et "démocratique" - un Never-Never Land où toutes les lois et les politiques publiques sont supposées déterminées par le montant de « soutien public » qu’ils ont - et certainement pas par une toute petite faction exerçant le pouvoir en disproportion de sa taille.

Nier l’existence de classe est un outil puissant entre les mains des puissants. Comme Alexander Berkman le fait remarquer, "nos institutions sociales sont fondées sur certaines idées, aussi longtemps que celles-ci sont généralement soutenues, les institutions reposant sur elles sont sauvées. Le Gouvernement reste fort parce que les gens pensent que l’autorité politique et la contrainte juridique sont nécessaires. Le Capitalisme continuera tant qu’un tel système économique est considéré comme adéquat et juste. L’affaiblissement des idées qui soutiennent les conditions actuelles oppressives et mauvaises signifie la rupture ultime du gouvernement et du capitalisme" [ "Préface de l’auteur," Qu’est-ce que anarchisme?, P. xii].

Sans surprise, nier l’existence des classes est un moyen important pour renforcer le capitalisme, saper la critique sociale de l’inégalité et de l’oppression. Il présente une image d’un système dans lequel seuls les individus existent, ignorant les différences entre un ensemble de personnes (la classe dirigeante) et les autres (la classe ouvrière) en termes de position sociale, de pouvoir et d’intérêts. Cela aide ceux qui sont au pouvoir à  se maintenir en concentrant l’analyse à  l’écart de ce pouvoir et de ses sources (richesse, la hiérarchie, etc.)

ça permet également de maintenir le système de classes en sapant la lutte collective. En effet, admettre que la classe existe signifie admettre le fait que les travailleurs partagent des intérêts communs en raison de leur position commune dans la hiérarchie sociale. Et des intérêts communs peuvent conduire à  une action commune destinée à  changer cette position. Les consommateurs Isolés, toutefois, ne sont pas en mesure d’agir pour eux-mêmes. Une personne seule est facilement vaincue, alors qu’une union de personnes se soutenant les uns les autres ne l’est pas. Tout au long de l’histoire du capitalisme, des tentatives ont été faites par la classe dirigeante - souvent avec succès - pour détruire les organisations de la classe ouvrière. Pourquoi ? Parce que dans l’union il y a un pouvoir - pouvoir qui peut détruire le système de classes, ainsi que l’état et créer un monde nouveau.

C’est la raison pour laquelle l’existence même de la classe est niée par l’élite. Il fait partie de leur stratégie pour gagner la bataille des idées et en veillant à  ce que les gens restent comme des individus atomisés. Pour la "fabrication du consentement" (pour utiliser l’expression de la fonction des médias de Walter Lipman), la force ne doit pas être utilisé. En limitant au public des sources d’information d’organes de propagande contrôlés par l’État et des élites corporatives, tout débat peut être confiné dans un étroit cadre conceptuel de la terminologie et les hypothèses capitaliste, et tout ce qui repose sur un cadre conceptuel différent peut être marginalisé. Ainsi, la personne moyenne est portée à  accepter la société actuelle comme « équitable » et « juste », ou au moins comme "la meilleure", parce qu’aucune alternative n’est jamais autorisé à  être discuté.

B.7.4 – Pour les anarchistes, quelle est la signification de « conscience de classe » ?

Étant donné que l’existence de classes est souvent ignorée ou considérée comme sans importance (« le patron et le travailleur ont des intérêts communs ») dans les cultures, il est important de souligner sans cesse les faits de la situation : une élite fortunée courant le monde, et la grande majorité des gens soumis à  la hiérarchie et travaillant pour enrichir cette élite. Avoir une conscience de classe signifie que nous sommes conscients des faits objectifs et que nous agissons de façon appropriée pour les modifier.

C’est la raison pour laquelle les anarchistes insistent sur la nécessité de la « conscience de classe », pour reconnaître que les classes existent, et que leurs intérêts sont en conflit. La raison pour laquelle c’est le cas est assez évident. Comme Alexandre Berkman le fait valoir, « les intérêts du capital et du travail ne sont pas les mêmes. Pas de plus grand mensonge n’a jamais été inventé que la soi-disant « identité d’intérêts » [entre le capital et le travail] […] Le travail produit toute la richesse du monde […] [Et] le capital est détenu par les maîtres du vol des biens, du vol des produits du travail. L’industrie capitaliste est le processus continuant à  s’approprier les produits de la main-d’œuvre au profit de la classe des maîtres […] Il est clair que vos intérêts comme travailleurs sont différents de l’intérêt de vos maîtres capitalistes. Plus que différents : ils sont entièrement opposés, en fait, contraire, hostile à  l’autre. Le mieux le patron vous paye, le moins il dégage de profits de vous. Cela ne nécessite pas beaucoup de philosophie pour le comprendre ». [What is Anarchism ?, [Qu’est-ce que l’Anarchisme ?], Pp. 75-6]

Que les classes soient en conflit peut être observé de par la période d’après-guerre dans la plupart des pays développés. Prenant l’exemple des États-Unis, l’immédiate après-guerre (des années 1950 aux années 1970) a été marqué par des conflits sociaux, des grèves, etc. À partir des années 1980, il y avait une période de relative paix sociale parce que les patrons ont réussi à  infliger une série de défaites à  la classe ouvrière. Les travailleurs sont devenus moins militant, les syndicats ont été dans une période de déclin et de réussite du capitalisme proclamée. Si les intérêts des deux classes sont les mêmes, nous attendrions à  ce que toutes les sections de la société bénéficient de plus dans les années 1980 et après qu’entre les années 1950 à  1970. Ce n’est pas le cas. Tandis que les recettes ont augmenté régulièrement dans l’ensemble du conseil d’administration entre 1950 et 1980, depuis lors, la richesse a inondé jusqu’au sommet alors que ceux en bas ont constatés qu’il est plus difficile de joindre les deux bouts.

Un processus similaire a eu lieu dans les années 1920 lorsque Alexandre Berkman a déclaré une évidence :

Les maîtres ont trouvé un moyen très efficace pour paralyser la force du travail organisé. Ils ont convaincu les travailleurs qu’ils ont les mêmes intérêts que les employeurs… Que ce qui est bon pour l’employeur est bon pour ses employés… [que] les travailleurs ne penseront pas que la lutte contre leurs maîtres pour de meilleures conditions, mais qu’ils vont être patient et attendre que l’employeur puisse partager sa prospérité avec eux. Ils pourront également prendre en considération les intérêts de « leur » pays et ils ne « perturberont pas l’industrie » et la « vie ordonnée de la communauté » par des grèves et des arrêts de travail. Si vous écoutez votre exploiteur et leurs beaux parleurs, vous serez « bons » et vous ne considérerez que les intérêts de vos maîtres, de votre ville et de votre pays -- mais personne ne se soucie de vos intérêts et ceux de votre famille, les intérêts de votre syndicat et de vos collègues de travail de la classe laborieuse. « Ne soyez pas égoïstes », vous avertissent-ils, alors que le patron s’enrichit sur votre bien être et votre altruisme. Et ils se moquent dans leurs manches et remercient le Seigneur que vous soyez un idiot.
Op.cit., p.74-5

Ainsi, en un mot, la conscience de classe s’occupe de votre propre intérêt en tant que membre de la classe ouvrière. Pour être au courant qu’il y a inégalité dans la société et que vous ne pouvez pas attendre des riches et des gens de pouvoir qu’ils se préoccupent de l’intérêt des gens, sauf du leur. C’est seulement par la lutte que vous pouvez gagner le respect et une plus grande tranche de la richesse produite, mais que vous ne possédez pas. Et qu’il existe « un irréconciliable antagonisme » entre la classe dirigeante et la classe ouvrière « qui résulte inévitablement de leurs positions respectives dans la vie ». Les richesses du premier sont « basées sur l’exploitation et l’assujettissement du travail du dernier », ce qui signifie que « la guerre entre » les deux « est inévitable ». La classe des travailleurs souhaite « seulement l’égalité » et l’élite dirigeante n’« existe que par l’inégalité ». Pour cette dernière, « en tant que classe distincte, l’égalité est la mort », alors que pour la première « la moindre inégalité est l’esclavage ». [Bakunine, The basic Bakunine, p.97 & p.91-2]

Bien que l’analyse de classe peut à  la première impression être une idée nouvelle, les intérêts conflictuels des classes sont bien reconnus par l’autre côté de la division de classe. Par exemple, James Madison dans le Federalist Paper (10) stipule que « ceux qui détiennent et ceux qui sont sans rien ont toujours formé des intérêts distincts dans la société ». Pour les anarchistes, la conscience de classe est un moyen de reconnaître ce que les patrons savent déjà  : l’importance de la solidarité avec les autres dans la même position de classe que soi-même et d’agir ensemble d’égal à  égal pour atteindre des objectifs communs. La différence est que la classe dirigeante veut garder le système de classes en cours tandis que les anarchistes cherchent à  y mettre fin une fois pour toutes.

On pourrait donc faire valoir que les anarchistes veulent en réalité développer une conscience  anti-classe  – qui consiste, pour les gens, à  reconnaître que les classes existent, de comprendre pourquoi elles existent, et à agir pour supprimer les causes profondes de leur existence (« [la] conscience de classe », fait valoir Vernon Richards, « mais pas dans le sens de vouloir perpétuer les classes, mais la conscience de leur existence, une compréhension des raisons pour lesquelles ils existent, et une détermination, éclairée par la connaissance et le militantisme, à les supprimer » [The Impossibilities of Social Democracy, p.133]). En bref, les anarchistes veulent éliminer les classes, pas universaliser la catégorie du « travailleur salarié » (ce qui présuppose la survivance du capitalisme).

Plus important encore, la conscience de classe n’implique pas de « culte du travailleur ». Au contraire, comme Murray Bookchin le rappelle, « le travailleur commence à  devenir un révolutionnaire quand il [ou elle] défait son labeur, quand il [ou elle] vient à  détester son statut de classe ici et maintenant, quand il commence à  se défaire de […] son éthique du travail, son caractère de structure issue de la discipline industrielle, son respect pour la hiérarchie, l’obéissance à  ses dirigeants, sa consommation, ses vestiges du puritanisme » [Post-Scarcity Anarchism, p. 119]. Car, en fin de compte, les anarchistes « ne peuvent pas construire jusqu’à  ce que la classe ouvrière se débarrasse de ses illusions, son acceptation des patrons et de la foi dans les dirigeants » [Marie-Louise Berneri, Neither East Nor West, p. 19].

Il peut être objecté qu’il n’y a que des individus et que des anarchistes tentent de jeter beaucoup de gens dans une boîte et mettre une étiquette « classe des travailleurs » sur eux. En réponse, les anarchistes sont d’accord ; oui, il y a « seulement » des individus, mais certains d’entre eux sont des patrons, la plupart d’entre eux sont la classe ouvrière. Il s’agit d’un objectif de division au sein de la société que la classe dirigeante fait de son mieux pour cacher mais qui sort au cours de la lutte sociale. Et cette lutte fait partie du processus par lequel de plus en plus de subjectivités opprimées reconnaissent les faits objectifs. Et plus il y aura de personnes reconnaissant les faits de la réalité capitaliste, plus il s’en trouvera pour vouloir les changer.

Actuellement, il y a les personnes de la classe ouvrière qui veulent une société anarchiste et il en existe d’autres qui veulent juste monter dans la hiérarchie pour se rendre à  une position où ils peuvent imposer leur volonté aux autres. Mais cela ne change rien au fait que leur position actuelle est d’être soumis à  l’autorité de la hiérarchie et qu’ils peuvent ainsi entrer en conflit avec elle. Ce faisant, ils doivent pratiquer l’auto-activité, et cette lutte peut changer leur avis, ce qu’ils pensent, et ils en arrivent à  se radicaliser. Les effets de radicalisation de l’auto-activité et de la lutte sociale sont un facteur clé de l’engagement des anarchistes. La conscience de classe est un moyen important pour créer plus d’anarchistes et rendre de plus en plus de gens au courant de l’anarchisme comme alternative viable au capitalisme.

En fin de compte, peu importe de quelle classe vous êtes, c’est ce que vous croyez qui compte. Et ce que vous faites. Par conséquent, nous voyons des anarchistes comme Bakounine et Kropotkine, d’anciens membres de la classe dirigeante russe, ou comme Malatesta, né en Italie d’une famille de classe moyenne, rejeter leurs antécédents et leurs privilèges et devenir des partisans de l’émancipation de la classe des travailleurs. Mais les anarchistes basent essentiellement leur activité sur la classe des travailleurs (y compris les paysans, les indépendants et les artisans etc), parce que la classe des travailleurs est soumise à  la hiérarchie et a donc un réel besoin de résister pour exister. Ce processus de résistance aux pouvoirs existants peut avoir et a un effet sur la radicalisation de ceux qui y sont impliqués et ce qu’ils croient et ce qu’ils font change. Être soumis à  la hiérarchie, l’oppression et l’exploitation signifie que c’est dans leur « propre intérêt [de membre de la classe des travailleurs] de les supprimer. Il a été dit avec véracité que « l’émancipation des travailleurs doit être accomplie par les travailleurs eux-mêmes », puisque qu’aucune classe sociale ne le fera pour eux […] c’est […] dans l’intérêt du prolétariat de s’émanciper lui-même de la servitude […] Ce n’est que par une réalisation de plus en plus véritable de leur position actuelle, par la vision des leurs possibilités et leurs pouvoirs, par l’apprentissage de l’unité et de la coopération, et de leur pratique, que les masses peuvent atteindre la liberté » [Alexandre Berkman, op.cit., p.187-8].

Nous reconnaissons, par conséquent, que seules les personnes au bas de la société ont un intérêt pour eux-mêmes à  se libérer de la charge de ceux qui sont en haut, et nous voyons donc l’importance de la conscience de classe dans la lutte d’émancipation du peuple opprimé. Ainsi, « loin de croire à  un rôle messianique de la classe ouvrière, l’objectif des anarchistes est d’abolir la classe ouvrière dans la mesure où ce terme se réfère à  la majorité déshéritée dans toutes les sociétés… Ce que nous disons est qu’aucune révolution ne peut réussir sans la participation active de la section de la population travailleuse et productrice… Le pouvoir de l’État, les valeurs de la société autoritaire ne peuvent être contestées et détruites que par un plus grand pouvoir et de nouvelles valeurs ». [Vernon Richards, The Raven, 14, p.183-4]. Les anarchistes affirment également que l’un des effets de l’action directe pour résister à  l’oppression et à  l’exploitation des gens de la classe ouvrière serait la création d’un tel pouvoir et de nouvelles valeurs, des valeurs fondées sur le respect de la liberté individuelle et la solidarité (voir les sections J.2 et J.4 sur l’action directe et son potentiel libérateur).

En tant que telle, la conscience de classe signifie aussi la reconnaissance que les gens de la classe ouvrière ont non seulement un intérêt à  mettre fin à  son oppression, mais aussi que nous avons le pouvoir de le faire. « Ce pouvoir, le pouvoir du peuple », note Berkman, « est réel : il ne peut pas être enlevé, tel que le pouvoir du souverain, de l’homme politique, ou du capitaliste peut l’être. Il ne peut pas être retiré, car il n’est pas fait de possessions mais de capacité. Il s’agit de la capacité de créer, de produir ; le pouvoir qui nourrit et vêtit le monde, qui nous donne la vie, la santé et le confort, la joie et le plaisir ». Le pouvoir du gouvernement et des capitaux « disparait lorsque les gens refusent de les reconnaître comme maîtres, de refuser de laisser le seigneur au-dessus d’eux ». C’est « la toute-importante puissance économique » de la classe des travailleurs [Op.cit., p. 86-88].

Ce pouvoir potentiel des opprimés, arguent les anarchistes, montre que non seulement les classes sont inutiles et nuisibles, mais qu’elles peuvent être supprimées une fois que ceux qui sont au fond cherchent à  le faire et réorganisent la société de façon appropriée. Cela signifie que nous avons le pouvoir de transformer le système économique en système sans exploitation et sans classe et que « seule une classe productive peut être libertaire par nature, car elle n’a pas besoin d’exploiter  [Albert Meltzer, Anarchism: Arguments For and Against, p. 23].

Enfin, il est important de souligner que les anarchistes pensent que la conscience de classe doit également être consciente de toutes les formes de pouvoir hiérarchique, et pas seulement de l’oppression économique. En tant que tels, la conscience de classe et le conflit de classe ne consistent pas simplement à  mettre en cause les inégalités de richesse ou de revenu, mais plutôt à mettre en cause toutes les formes de domination, d’oppression et d’exploitation.

Pour les anarchistes, « la lutte des classes n’est pas centrée sur la seule exploitation matérielle mais aussi autour de l’exploitation spirituelle […] [et] de l’oppression environnementale et psychologique » [Bookchin, Op.cit., p.151]. Cela signifie que nous ne considérons pas l’oppression économique comme la seule chose importante, en ignorant les luttes et les formes d’oppression à  l’extérieur du lieu de travail. Au contraire, les travailleurs sont des êtres humains, pas des robots économiques de la mythologie capitaliste et léniniste. Ils sont préoccupés pour tout ce qui les concerne — leurs parents, leurs enfants, leurs amis, leurs voisins, leur planète, et très souvent, pour de parfaits inconnus.

Section suivante : C – Quels sont les mythes de l’économie capitaliste ?