La FAQ Anarchiste (francophone)

Section B - Pourquoi les anarchistes s'opposent-ils au système actuel ?

Introduction

Cette section de FAQ présente une analyse des rapports sociaux basiques de la société moderne et des structures qui les créent, et en particulier les aspects de la société que les anarchistes veulent changer. 🔗

L'anarchisme est, essentiellement, une révolte contre le capitalisme. En tant que théorie politique, l’anarchisme est né en même temps que le capitalisme, dont il constitue la théorie adverse. En tant que mouvement social, il a obtenu de plus en plus de force et d’influence au fur et à mesure que le capitalisme colonisait de plus en plus la société. Loin d’être une simple expression d’opposition à l’État — ainsi que certains soi-disant experts l’affirment — l’anarchisme s’est toujours opposé à d’autres formes d’autorités et à l’oppression qu’elles produisent, en particulier le capitalisme et sa forme particulière de propriété privée. Ce n’est pas une coïncidence que Proudhon, la première personne à se déclarer elle-même anarchiste, le fasse dans un mémoire intitulé Qu’est-ce que la propriété ? 📖 (et y réponde « c’est le vol ! »). De Proudhon à nos jours, l’anarchisme s’est opposé à la fois à l’État et au capitalisme (ce qui est d’ailleurs une des choses sur lesquelles des penseurs aussi opposés que Benjamin Tucker et Pierre Kropotkine s’accordent). Évidemment, depuis Proudhon, l’anarchisme a étendu sa critique de l’autorité au-delà de ces deux seuls fléaux sociaux. D’autres formes de hiérarchie sociale, telles que le sexisme, le racisme et l’homophobie, ont été rejetées en tant que limitations de la liberté et de l’égalité. Cette section de la FAQ résume donc les idées clés derrière le rejet du système actuel par l’anarchisme. 🔗

Ceci ne signifie pas que les idées anarchistes n'ont pas existé avant l'apparition du capitalisme. Loin de là. Des penseurs dont les idées peuvent être classées comme anarchistes ont existé depuis des siècles, dans des cultures et des lieux très différents. Ce ne serait aucunement une exagération de dire que l'anarchisme est né au moment de la création de l’État et de la propriété privée. Cependant, ainsi que Kropotkine l’a noté, bien qu’« à toutes les époques, il y a eu des Anarchistes et des Étatistes », à la nôtre, « l’Anarchisme est un produit de la même lutte critique et révolutionnaire qui aboutit à la création du Socialisme en général ». Mais contrairement aux autres socialistes, les anarchistes ne se sont pas arrêtés à la « négation du Capitalisme et de la société basée sur l’assujettissement du travail au capital », mais allèrent jusqu’à se « déclarer eux-mêmes contre ce qui constitue la réelle force du Capitalisme : l’État et les principes que ce dernier protège — la centralisation de l’autorité, des lois, toujours faites par une minorité pour son propre profit, ainsi qu’une forme de justice dont l’objectif principal est de protéger l’Autorité et le Capitalisme ». L’anarchisme n’est donc « pas seulement contre le Capitalisme, mais aussi contre ces piliers du Capitalisme: la Loi, l’Autorité, et l’État1 ». 🔗

En d’autres termes, l’anarchisme, tel qu’il existe aujourd’hui, en tant que mouvement social — avec une longue histoire de lutte, une théorie politique, un ensemble d’idées — est le produit de la transformation de la société qui accompagna la création de l’État(-nation) moderne, du Capital, et plus important encore, la réaction, la résistance et l’opposition à ces nouvelles institutions et relations sociales par ceux qui en subirent et en subissent encore les effets. En tant que telle, l’analyse et la critique présentée dans cette section de la FAQ se concentrera sur la société moderne et capitaliste. 🔗

Les anarchistes ont compris que la puissance des gouvernements et des autres formes de hiérarchie dépend de l'assentiment des gouvernés. La peur ne peut expliquer seule la puissance des gouvernements et des hiérarchies ; ces derniers sont surtout puissants « parce qu'ils [les opprimés] souscrivent aux mêmes valeurs que leurs gouvernants. Les gouvernants tout comme les gouvernés croient au principe d'autorité, de hiérarchie, de puissance2 ». Ayant ceci en tête, nous présenterons dans cette section de la FAQ nos arguments pour défier ce « consensus », pour présenter pourquoi nous devrions devenir des anarchistes, pourquoi les rapports et les organismes sociaux autoritaires ne sont pas dans notre intérêt. 🔗

Cette tâche n’est pas aisée. Aucune classe dominante ne peut survivre sans que les institutions qui la maintiennent soient généralement acceptées par ceux qu’elles assujettissent. Cette acceptation est produite par divers moyens — par la propagande, par le soi-disant système éducatif, par la tradition, par les médias, par les préconçus culturels de la société. De sorte que les idées dominantes de la société sont les idées de l’élite dominante. Cela implique que tout mouvement social doit les combattre avant d’y mettre un terme : 🔗

Les gens ne réalisent même pas l’existence de système d’oppression et de domination. Ils ont à lutter pour leurs droits dans les systèmes dans les systèmes dans lesquels ils vivent avant même de pouvoir percevoir qu’il y a de la répression. Prenez le mouvement féministe. Une des premières étapes dans le développement du mouvement féministe fut l’accomplissement d’« efforts de conscientisation3 ». [C’est-à-dire], d’essayer de faire percevoir aux femmes que la domination et le contrôle qui s’exercent sur elles ne font pas partie de l’état naturel du monde. Ma grand-mère ne pouvait pas rejoindre le mouvement pour les droits des femmes puisqu’elle ne sentait aucune oppression contre elle, d’une certaine façon. C’était simplement la vie telle qu’elle était, au même titre que le soleil se lève le matin. Avant que des gens réalisent que, non, ce n’est pas comme le lever de soleil, que cela peut être changé, que vous n’avez pas à suivre les ordres, avant que les gens puissent percevoir qu’il y quelque chose de mauvais là-dedans, avant que cela soit aboli, vous ne pouvez pas avancer. Et une des façons d’avancer, c’est d’essayer de faire passer des réformes à l’intérieur même des systèmes de répression existants, jusqu’à qu’un jour ou l’autre, vous compreniez qu’il faut les changer.
Noam Chomsky
Anarchism Interview

Cela signifie, ainsi que Malatesta le souligna, que pour les anarchistes, la « première chose à faire doit être de persuader le peuple ». Que nous devons donc « faire prendre conscience aux gens des malheurs dont ils souffrent et de leurs chances de les détruire […] À ceux qui ont froid et faim, nous démontrerons à quel point il pourrait être facile et possible d’assurer les besoins matériels de chacun. À ceux qui sont opprimés et méprisés, nous leur montrerons comment il est possible de vivre heureux dans un monde de libres égaux […] Et quand nous aurons réussi à faire émerger le sentiment de rébellion dans les esprits des hommes [et des femmes] contre les fléaux injustes et dispensables dont nous souffrons dans la société actuelle, quand nous aurons réussi à leur faire comprendre la cause de ces fléaux et à quel point il ne dépend que de la volonté humaine pour les abolir », alors nous serons capables de nous unir et de les changer pour le mieux4. 🔗

C’est pour cela que nous devons expliquer pourquoi nous volons changer le système. À partir des arguments qui suivent, ce qui amène les anarchistes à n’être pas satisfaits de la quantité très limitée de liberté dans la société moderne et pourquoi ils désirent créer une société réellement libre deviendra apparent. Pour reprendre Noam Chomsky, la critique anarchiste de la société moderne implique 🔗

[D]e chercher et d’identifier les structures d’autorité, de hiérarchie et de domination dans tous les aspects de la vie, et de les remettre en question ; à moins qu’elles puissent être justifiées, elles sont illégitimes et devraient être démantelées, de façon à faire place à une plus grande liberté humaine. Je parle ici du pouvoir politique, du droit de propriété et du patronat, des relations entre hommes et femmes, entre parents et enfants, de nôtre contrôle sur le sort des générations futures (qui est à mon avis le fondement moral du mouvement écologiste5), et de bien d’autres choses encore.
Bien entendu, c’est là tout un défi face aux gigantesques institutions de coercition et de contrôle telles que l’État, et face aux innombrables6 tyrannies privées qui contrôlent en presque totalité l’économie nationale et internationale, etc., mais ça ne s’arrête pas là.
Noam Chomsky
« De l’anarchisme, du marxisme de l’espoir en l’avenir », De l’espoir en l’avenir. Propos sur l’anarchisme et le socialisme.
Agone. Collection Instinct de liberté. Traduction de Geniève Lessard Martin Zemliak.

Cette tâche est facilitée par le fait que la « classe dominante » n’a pas « réussi à réduire tous ses sujets au rang d’instruments de ses intérêts passifs et inconscients ». Cela signifie que là où il y a de l’oppression et de l’exploitation, il y aussi de la résistance — et de l’espoir. Même lorsque les relations sociales hiérarchiques sont acceptées en majorité par ceux qu’elles assujettissent, ces mêmes institutions ne peuvent éliminer totalement l’étincelle de la liberté. Elles peuvent même aider à produire l’esprit de révolte de par leur simple activité, quand les gens déclarent enfin que c’en est trop, et qu’ils se battent pour leurs droits. De ce fait, les sociétés hiérarchiques « renferment des contradictions organiques et [celles-ci] sont comme des germes de mort [de ces sociétés] », d’où « la possibilité du progrès » peut éclore7. 🔗

Les anarchistes combinent donc leur critique de la société existante avec leur participation active dans les luttes existant dans tous les systèmes hiérarchiques. Comme nous en discutons dans la section J, nous encourageons les gens à recourir à l’action directe pour combattre l’oppression. De telles luttes changent ceux qui y prennent part, fissurent le conditionnement social qui maintient en place la société hiérarchique, et amènent les gens à prendre conscience que d’autres possibilités, que d’autres mondes sont possibles, et que nous n’avons à (sur)vivre ainsi. La lutte est donc l’école pratique de l’anarchisme, le moyen par lequel les pré-requis d’une société anarchiste sont créés. Les anarchistes cherchent à apprendre de telles luttes, en y propageant dans le même temps leurs idées et encourageant les autres à les développer dans une lutte généralisée pour le progrès et la libération sociale. 🔗

La résistance naturelle des opprimés à l’oppression encourage ainsi ce processus de justification que Chomsky (et l’anarchisme) appelle de ses vœux, cette évaluation critique de l’autorité et de la domination, sapant ce qui avait été auparavant considéré comme « naturel », comme relevant du « bon sens » jusqu’à que nous ayons commencé à le questionner.. Comme noté précédemment, une partie essentielle de ce processus consiste à encourager l’action directe des opprimés contre leurs oppresseurs tout en encourageant les tendances et consciences anarchistes qui existent (à un degré plus ou moins grand) dans toute société hiérarchisée. La tâche des anarchistes est d’encourager de telles luttes et les questionnements qu’elles produisent quant à la nature et au fonctionnement de la société. Nous voulons encourager les gens à examiner les causes primordiales des problèmes sociaux auxquels ils sont confrontés, à chercher à changer les institutions et les relations sociales sous-jacentes qui les produisent. Nous cherchons à créer la conscience que l’oppression ne peut pas seulement être combattue, mais vaincue, et que la lutte contre un système injuste crée les germes de la société qui le remplacera. En d’autres termes, nous cherchons à encourager l’espoir et une vision positive d’un monde meilleur. 🔗

Cependant, cette section de FAQ concerne directement l'aspect critique (ou « négatif ») de l'anarchisme, en exposant le mal inhérent à  toute autorité, qu’elle provienne de l'État, de la propriété ou de quoi que ce soit d'autre. Elle explique donc également pourquoi les anarchistes désirent « la destruction du pouvoir, de la propriété, de la hiérarchie et de l’exploitation8 ». Les sections postérieures indiqueront comment, après une analyse du monde, les anarchistes projettent de le changer de manière constructive, mais une partie du noyau constructif de l'anarchisme sera tout de même abordée dans cette section. Après cette large critique du système actuel, nous passerons à  des critiques plus spécialisées. La section C explique la critique anarchiste des sciences économiques du capitalisme et la section D évoque comment les rapports sociaux et les institutions sociales, décrites dans cette section, impactent la société dans son ensemble. La section E discute quant à elle des causes (et des possibles solutions) des problèmes écologiques auxquels nous sommes confrontés. 🔗

Notes
  1. Pierre Kropotkine, Evolution and Environment, p.16 p.19.
  2. Colin Ward, Anarchy in Action, p.15.
  3. Note du traducteur : « consciousness raising efforts » est traduit par « efforts de conscientisation ».
    Conscientisation est un anglicisme. Il est employé parce que que :
    • Contrairement à « faire prendre conscience », conscientiser peut être à la fois transitif et intransitif, et utilisé à l’actif.
    • Traduire par « sensibiliser » n’est pas assez fort, a d’autres connotations, et de même, relègue celui qui conscientise à un rôle passif.
    En somme, conscientiser (et ses dérivés) est un terme bien pratique, exprimant de façon plus concise l’acte de préparer son émancipation (ou d’aider une personne à préparer sa propre émancipation) d’un fait (généralement une oppression) par la prise de conscience de l’existence de ce dernier.
  4. Errico Malatesta: His Life and Ideas, p.185–6.
  5. Note du traducteur : La traduction de l’édition parue chez Agone utilise « environnemental » plutôt qu’« écologiste ». On a trouvé préférable d’employer « écologiste » car la notion de contrôle sur les générations futures est plus présente dans ce terme (par ailleurs Bookchin remarque que le mouvement environnementaliste se réfère plus à un mouvement prônant une gestion de la casse de la nature par le capitalisme).
  6. Note du traducteur : La traduction de l’édition parue chez Agone utilise « injustifiables » plutôt qu’« innombrables ». unaccountable pouvant être traduit par l’un ou par l’autre (« non-comptable » ou « ne rendant pas de comptes »), on a préféré le terme évoquant le nombre, la justification des tyrannies ayant déjà été abordée dans les phrases antérieures, et unaccountable faisant suite à huge, « gigantesques ».
  7. Errico Malatesta, op. cit., p. 186–7.
  8. Murray Bookchin, Post-Scarcity Anarchism, p. 11.

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