La FAQ Anarchiste (francophone)

Section A – Qu’est-ce que l’anarchisme ?

Introduction

La civilisation moderne fait face à trois types de crises, potentiellement catastrophiques : 🔗

  1. Une panne sociale, une augmentation à court terme du taux de pauvreté, le phénomène des sans-abris, le crime, la violence, l’aliénation, l’alcoolisme et autres dépendances aux drogues, l’isolation sociale, la torpeur politique, la déshumanisation, la détérioration des structures d’aide, etc.
  2. La destruction du fragile écosystème planétaire, dont toute forme de vie complexe dépend,
  3. La prolifération d’armes de destruction massive, en particulier les armes nucléaires.

L’opinion courante, comprenant les « experts », les médias de masse, et les politiciens, considère souvent ces crises comme séparables, chacune ayant sa propre cause et pouvant donc être traité sur une base fragmentaire, de façon isolée des deux autres. Cependant, il est évident que cette approche conformiste ne fonctionne pas, puisque les problèmes deviennent de plus en plus graves. Si l’on n’adopte pas une meilleure approche dans de brefs délais, nous courrons clairement à la catastrophe, comme une guerre terrible, un cataclysme écologique, ou une récession vers une sauvagerie urbaine — ou tout en même temps. 🔗

L’anarchisme offre une vision unifiée et cohérente de ces crises, en les faisant dériver d’une source commune. Cette source est le principe d’autorité hiérarchique, qui est à la base de toutes les sociétés dites civilisées, aussi bien capitalistes que « communistes ». L’analyse des anarchistes part du fait que toutes nos institutions majeures sont sous forme hiérarchique, c’est-à-dire que le pouvoir est concentré au sommet d’une structure pyramidale, comme c’est le cas pour les entreprises, la bureaucratie, l’armée, les partis politiques, les organisations religieuses, les universités, etc. Cette analyse se poursuit en montrant que les relations d’autorité inhérentes à de telles structures hiérarchiques ont un impact négatif sur les individus, la société, et la culture. Dans la première partie de cette FAQ (sections A à E), nous présenterons cette analyse de cette hiérarchie autoritaire et de ses effets négatifs plus en détail. 🔗

Il ne faut pas cependant penser que l’anarchisme n’est qu’une critique « négative » ou « destructrice » de la civilisation moderne ; il est plus que cela, il est aussi une proposition de société libre. Emma Goldman exprima ce que l’on pourrait appeler « la question anarchiste » en ces termes : « Le problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui […] c’est [de savoir] comment être soi-même tout en étant uni aux autres, de se sentir profondément rattaché à tous les êtres humains, tout en gardant ses propres caractéristiques 1 ». En d’autres termes, comment pouvons-nous créer une société dans laquelle le potentiel de chaque individu s’exprime, sans que cela soit aux dépens des autres? Afin de parvenir à ceci, les anarchistes conçoivent une société dans laquelle, à la place d’une prise de décision « descendante » à travers la structure hiérarchique d’un pouvoir centralisé, les affaires humaines seraient, pour citer Benjamin Tucker, « régies par des individus ou par des associations volontaires2 ». Bien que la description des propositions anarchistes pour une meilleure organisation de la société, « du bas vers le haut », seront décrites plus tard dans la FAQ (sections I et J), une partie du noyau constructif de l’anarchisme sera abordée dans des sections précédentes. Le cœur positif de l’anarchisme pourra être vu dans la critique anarchiste de quelques solutions imparfaites données à la question sociale, comme le Marxisme et l’« anarcho »-capitalisme (respectivement section F et H). 🔗

Comme Clifford Harper l’a élégamment introduit, « [comme] toutes les grandes idées, l’anarchisme est plutôt simple quand vous le réduisez à sa plus simple expression — les êtres humains montrent le meilleur d’eux-mêmes quand ils vivent libérés de toute autorité, décidant des choses par eux-mêmes plutôt qu’en se les faisant imposer3 ». Par leur désir de libérer un maximum l’individu et par la liberté sociale, les anarchistes souhaitent démanteler toutes les institutions qui oppresse le peuple : 🔗

Le désir d’une société libéré de tout politiciens et d’institutions socialement coercitives est commun à tous les anarchistes et conduit au développement d’une humanité libre.
Rudolph Rocker
Anarcho-Syndicalism, p.9

Comme nous le verrons, de telles institutions sont hiérarchisées, et leur nature répressive provient directement de leur forme hiérarchique. 🔗

L’anarchisme est une théorie socio-économique et politique, mais pas une idéologie. La différence est très importante. Pour faire simple, théorie signifie que vous avez des idées;  idéologie signifie que ce sont les idées qui vous possèdent. L’anarchisme est un réceptacle pour des idées, mais elles sont flexibles, constamment en évolution, et ouverte à la modification à la lumière de nouvelles données. De même que la société, l’anarchisme change et se développe. Une idéologie, par contraste, est un ensemble d’idées fixées que les gens croient de façon dogmatique, souvent en ignorant la réalité ou en la « changeant » de manière à ce qu’elle colle avec l’idéologie, qui est (par définition) exacte. Toutes ces idées fixes sont sources de tyrannie et de contradiction, conduisant à vouloir faire tenir tout le monde dans le lit de Procruste[?]. Ceci est vrai quelle que soit l’idéologie en question — Léninisme, « anarcho »-capitalisme[…] — toutes ayant le même effet : la destruction de l’individualité au nom d’une doctrine, qui sert généralement les intérêts d’une élite dirigeante. Ou, comme Michel Bakounine l’a écrit : « Jusqu’à maintenant toute l’histoire humaine n’a été qu’une immolation perpétuelle et sanglante de millions de pauvres être humains en l’honneur de quelques abstractions sans pitié — Dieu, la nation, la puissance d’un état, la fierté nationale, les droits historiques, les droits juridiques, le bien-être public4 ». 🔗

Les dogmes sont figés et pareil à la mort par leur rigidité, souvent le travail de quelque « prophète » mort, religieux ou laïques, et dont les disciples érigent les idées en idole, immuable comme la pierre. Les anarchistes veulent que les vivants enterrent les morts, pour qu’ils puissent vivre pleinement. Les vivants devraient contrôler les morts, et non l’inverse. Les idéologies sont les ennemies de la pensée critique et, par conséquent, de la liberté, en fournissant un libre de règles et de « réponses » qui nous soulagent du « fardeau » de penser par nous-mêmes. 🔗

Il n’est nullement dans nos intentions, en mettant à disposition cette FAQ sur l’anarchisme, de vous donner les « bonnes » réponses, ou un nouveau livre de règle. Nous expliquerons un peu ce qu’était l’anarchisme par le passé, mais nous nous concentrerons plus sur ses formes modernes, et sur pourquoi nous sommes anarchistes aujourd’hui. Avec cette FAQ, nous voulons vous inviter à penser et à analyser par vous-même. Si vous êtes à la recherche d’une nouvelle idéologie, alors désolé, mais l’anarchisme n’est pas pour vous. 🔗

Tandis que les anarchistes essayent d’être réalistes et pragmatiques, nous ne sommes pas des personnes « raisonnables ». Les personnes « raisonnables » acceptent sans critique ce que les « experts » et les « autorités » définissent comme étant la vérité, et restent pour toujours des esclaves! Les anarchistes savent, tout comme Bakounine que : « [une] personne est forte seulement quand elle se forge sa propre vérité, quand elle parle et qu’elle agît avec une profonde conviction. Alors, quelle que soit la situation dans laquelle elle se retrouve, elle sait toujours ce qu’elle doit dire et faire. Elle peut tomber, mais jamais avoir honte d’elle ou de sa cause5 ». 🔗

Ce que Bakounine décrit, c’est la puissance d’une pensée indépendante, la puissance de la liberté. Nous vous encourageons à ne pas être « raisonnable », et à ne pas accepter ce que les autres vous disent, mais à penser et à agir par vous-même! 🔗

Une dernière chose : cela parait évident, mais ce n’est pas la seule description possible de l’anarchisme. Beaucoup d’anarchistes seront en désaccord avec ce que nous avons écrit ici, mais c’est ce à quoi il faut s’attendre quand les gens pensent par eux-mêmes. Tout ce que nous souhaitons faire, c’est d’indiquer les idées de bases de l’anarchisme, et de vous donner notre analyse de certains sujets, basée sur la façon dont nous comprenons et appliquons ces idées. Nous sommes persuadés, cependant, que tout anarchiste sera d’accord avec le cœur des idées que nous présentons, même s’il peut y avoir un désaccord sur la façon dont nous les appliquons ici ou là. 🔗

Notes
  1. Emma Goldman, Red Emma Speaks, p.158-159.
  2. Benjamin Tucker, Anarchist Reader, p.149.
  3. Clifford Harper, Anarchy : A Graphic Guide, p.VII.
  4. Bakounine, Dieu et l’État [God and the State], p.59 📖 .
  5. Cité par Albert Meltzer, I couldn’t Paint Golden Angels, p.2.
Explications
  1. L’expression « lit de Proc[r]uste » désigne « toute tentative de réduire les hommes à un seul modèle, une seule façon de penser ou d’agir » (Wikipédia, 08/12/2017).
    Le personnage de la mythologie grecque « Procruste contraignait les voyageurs de se jeter sur un lit ; il leur coupait les membres trop grands et qui dépassaient le lit, et étirait les pieds de ceux qui étaient trop petits » (Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV 59.5 📖 ).
    Il est « devenu le symbole du conformisme et de l’uniformisation » (Wikipédia, ibid).

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